Sophie

Infirmière en dialyse (Gironde)

« Nous, nous avons vécu le Covid. Les gens, eux, ils l'ont vécu par les médias. »

Sophie, 33 ans, pacsée, maman de deux enfants de 5 et 7 ans. Elle était infirmière dans un service de dialyse en CHU. Elle a obtenu une rupture conventionnelle le 01/05/2022. Elle est actuellement sophrologue et future maman.

La première vague, il y a eu la peur. Quand ils nous ont dit on ferme, il n’y a plus d’école, plus de travail, mon conjoint est rentré de déplacement rapidement. Je lui ai dit : « Moi, je continue à travailler. »

A l’hôpital, dans le but d’accueillir plus de patients covid que les patients habituels, nous avons installé des salles sans tenues de rechange (nous ne pouvions pas nous changer entre le matin et l’après-midi). Quand je sortais, mon rituel consistait à enlever mon masque et aller me laver le visage jusqu’au cou, avec du savon que je faisais bien mousser. Je me disais qu’ainsi, en rentrant à la maison, je pourrais embrasser mes enfants. Je rentrais avec les cheveux toujours tirés, je partais me doucher et après je leur faisais le câlin. Je n’avais pas tant peur pour moi, j’avais peur pour ma famille.

Quand on a reçu les premiers patients covid, je me souviens avoir été un peu en colère contre les médecins qui ne rentraient pas dans les box, ou les infirmiers qui prétextaient : « Moi j’ai ma femme enceinte, moi j’ai mon parent… » Je me disais : « Moi j’ai une petite fille de cinq ans qui est née avec une malformation cardiaque, sauf que c’est mon rôle de soigner ! ». J’ai donc appelé le cardiologue et la pédiatre, qui m’ont rassurée. Travailler dans cette atmosphère ne me plaisait pas mais je trouvais qu’il y avait une cohésion au travail qui s’était reformée. Nous étions vraiment dans le soin. Je suis très attachée à la discussion avec les patients. J’aimais les rassurer, je n’ai jamais eu peur de m’approcher d’eux. La seule peur que j’avais, c’était de contaminer mes enfants, ma fille en particulier, et mon conjoint. La première vague est arrivée sans arriver. Il y a bien eu des patients covid, mais pas tant que cela. Ils nous disaient c’est très grave, mais ça ne l’était pas tant que cela non plus.

Nous étions dans une incohérence totale et cela ne faisait réagir personne. J’ai le souvenir d’un patient, dans un box individuel, qui a décompensé au niveau respiratoire. Les médecins ne voulaient pas entrer dans le box, ils étaient cinq, ils restaient à la porte et nous disaient que ce n’était pas le covid. Dans le même temps, le patient qui était à quinze litres d’oxygène me suppliait de ne pas le laisser. Je n’ai pas pu résister et j’ai pris la décision de lui venir en aide. J’ai demandé que l’on m’apporte un masque canard, parce qu’en fait j’avais des postillons partout je n’avais pas changé mon masque. J’ai changé de masque dans la chambre du patient. En fait, la peur ne m’arrêtait pas vraiment et puisque l’on me disait que ce n’était pas le covid… Trois jours plus tard, j’étais appelée et j’apprenais que ce patient était décédé, et décédé du covid. Je réalisais que j’étais entrée dans ce box alors que je n’avais qu’un masque chirurgical, que les médecins, grands pensants, ne voulaient pas y entrer, mais me disaient que ce n’était pas le covid et qu’ils m’avaient laissée là, sans nous aider, ma collègue et moi. Il faut savoir qu’un patient qui n’est pas bien tient mal dans son lit. Il faut donc le remonter, l’aider à respirer et puis il faut le rassurer, parce que se sentir étouffer et se voir mourir, c’est quand même des moments vraiment horribles ! Bien entendu, comme nous étions cas contact, il nous a été demandé d’aller nous faire tester et alors là, première sidération pour moi. J’ai demandé comment cela se passait si le test était positif. On m’a répondu que si j’étais positive je devais appeler mon cadre et que s’il était dans l’incapacité de me remplacer, je devais continuer à venir travailler. Par contre, mon conjoint et mes enfants, que l’on ne testait pas, ne devaient ni aller à l’école, ni aller travailler. J’ai rétorqué que si c’était si contagieux et si dangereux, je ne voyais pas ce que je viendrais faire au travail, au contact de patients immunodéprimés. La réponse a été : « C’est comme ça madame ». Heureusement, la question ne s’est pas posée, j’étais négative !

Après le premier confinement, nous avons eu plus de cas. Il y avait toujours un box d’ouvert, mais c’était gérable. Nous ne parlions pas trop, tout le monde s’était fait une idée et des clans s’étaient formés. Il y avait ceux qui avaient très peur et qui se déshabillaient entièrement quand ils rentraient chez eux, qui nettoyaient leurs courses. Je n’ai jamais été dans cette psychose, à part pour le visage. Il fallait vraiment que je me lave le visage avant d’aller me changer, ça me dégouttait de passer mes vêtements.

Le temps a passé et le vaccin est arrivé.

Je ne suis pas contre la vaccination, mes enfants sont vaccinés et j’ai moi-même été vaccinée. Je n’ai jamais fait le vaccin contre la grippe, mais je ne vais jamais dire : « Ne vas pas te faire vacciner ». Je prends mes décisions pour moi. Heureusement, mon conjoint est dans le même état d’esprit et il n’est pas vacciné non plus. C’est important. Je ne veux pas me faire vacciner, parce que je ne comprends pas et j’aime bien comprendre. Chercher à comprendre, c’est ce qui nous a toujours été enseigné et ce n’est pas la nouvelle réforme qui dit le contraire, puisque dans le portfolio de formation il y a un passage où il est écrit : « Savoir remettre en question les prescriptions ». J’ai validé ma formation et j’ai eu mon diplôme.

Je ne comprends pas que l’on puisse obliger quelqu’un à se faire vacciner avec quelque chose qui n’est pas un vaccin, quelque chose d’expérimental. Je comprends encore moins que l’on puisse priver de tous ses droits quelqu’un qui refuse de se faire vacciner. Un jour, une patiente vaccinée a été appelée à la greffe. Bien que n’ayant aucun symptôme, elle a été testée, puisque le vaccin ne suffit pas. Positive au covid, sans symptôme et bien que vaccinée, elle n’a pas été greffée ! Quand on en est arrivé là, je me suis dit que je n’irai pas me faire vacciner et ce, quoiqu’il en coûte. C’était son mot le « quoiqu’il en coûte » et moi, ça va me coûter mes économies, ça va me coûter… Mais quoiqu’il en coûte, je ne céderai pas à ce président.

Jusqu’au dernier moment je n’y ai pas cru. Je pensais qu’ils ne pouvaient pas se passer des soignants, il en manque tellement et nous passions déjà notre temps à noter nos heures sup. De plus, dans notre service de dialyse, il nous semblait que nous étions protégés dans le sens où, pour être infirmier et même aide-soignant en dialyse il faut deux mois de formation spécifique. On ne peut pas remplacer quelqu’un instantanément. A fortiori, remplacer sept soignants en même temps ne me paraissait pas possible. Mais le président avait parlé. J’étais assise dans mon canapé, mes larmes ont coulé, je me suis dit : « Mais en fait, dans deux mois je n’ai plus de travail ! »

Les cadres avaient des réunions tous les jours, mais ils ne savaient rien. Moi, je devais préparer un diplôme universitaire financé par le CHU et j’avais le projet d’avoir un troisième enfant. Jusqu’au début juillet, il y avait une contre-indication à la vaccination en cas de grossesse. A partir de juillet, la contre-indication pour grossesse n’était plus valable et tous nos droits avaient disparus. Je ne pouvais plus m’inscrire à la formation sans être vaccinée.

Le mois de septembre est arrivé. Nous sommes allés sur un rond-point, il n’y avait pas grand monde, mais des gens quand même qui nous supportaient. Nous avons réfléchi à la façon de rentrer dans le CHU sans nous faire contrôler. Nous sommes passés par les sous-sols pour voir si les vigiles étaient en poste à cet endroit, et comme les sous-sols n’étaient pas contrôlés, le 16 je travaillais. Cette journée a été la journée de l’horreur. Nous étions dans un monde parallèle, où les gens ne se rendent pas compte de ce qu’il se passe. En prenant mon poste j’avais déjà envie de pleurer, mais nous ne pouvions pas dire aux patients ce qu’il se passait. Nous les connaissions tous bien, mais personne ne savait qui était vacciné et qui ne l’était pas. Parce que ça ne les regardait pas et que nous, ça nous mettait en porte à faux. Bref, ce jour-là, j’étais avec une aide-soignante au top et un appui qui était bien lui aussi. De l’autre côté il y avait une infirmière pro vaccin. Nous ne parlions pas, quand la cadre de santé est arrivée. Elle m’a fait un grand sourire (elle savait que je n’étais pas vaccinée), elle nous a demandé si aujourd’hui tout allait bien, si les patients allaient bien, si nous avions quelque chose à lui dire. Je me suis mise à pleurer. Elle m’a proposé de me recevoir. Je pense que j’ai passé une heure dans son bureau, à pleurer. A midi le téléphone a sonné, c’était la DRH, pour me demander si j’étais en règle. Il faut savoir qu’il incombait aux agents d’envoyer leur QR code sur une plateforme. Il n’y avait aucune obligation, mais tous nos collègues, gentils moutons, l’avaient tous fait, en nous dénonçant par la même occasion. J’ai demandé un rendez-vous à la médecine du travail. J’espérais vraiment que ce projet de grossesse puisse me sauver. La DRH m’a répondu : « Vous n’avez aucun droit d’aller voir la médecine du travail. Je vous rappellerai pour que vous veniez signer votre convocation ». Sur le moment je m’effondre. Je prends enfin conscience que cela va vraiment arriver et que ça remet toute notre vie en jeu. C’est un métier que j’ai toujours voulu faire, par passion, par envie, je n’ai jamais rien voulu faire d’autre. Financièrement, je vais me retrouver à zéro. Je ne faisais que pleurer. J’étais en état de choc, il m’était impossible de reprendre mes esprits et de prendre en charge les patients. J’ai décidé, avec l’accord de ma cadre, de rentrer chez moi. Je suis partie en faisant un mail pour indiquer que ce n’était pas un abandon de poste.

Chez moi ça a été la descente aux enfers. Heureusement que mon médecin m’avait arrêtée et que mon conjoint était très soutenant. Il a fallu expliquer à mes deux enfants que maman ne faisait que pleurer parce qu’elle n’avait plus de travail. J’étais très en colère et ça a duré à peu près 3 mois. Dans l’entourage, il y a des gens qui ne comprennent pas ou qui pensent que c’est un caprice. Pourtant ils n’ont pas vécu ce que nous avons vécu. Nous, nous avons vécu le covid. Eux, ils l’ont vécu par les médias, mais les infos ce sont toujours les mêmes images, c’est toujours la peur que l’on nous montre. Les médias ne nous montrent pas que beaucoup de gens se sortent du covid. On nous vend le vaccin pour que l’on ne transmette pas le virus à Mamie, à Papi, aux patients… Mais les gens ne se rendent pas compte ! J’ai eu droit à des messages du style : « Tu ne réponds pas au téléphone alors que tu te payes le luxe d’arrêter de travailler ». Moi, je ne me paye le luxe de rien du tout. Il y en a une qui m’a dit « Arrête de nous faire chier, vas te faire vacciner ». Mais en fait la seule personne que je fais chier c’est moi et mon conjoint, qui supporte la situation. Mais j’ai eu aussi de très beaux messages de collègues, même si d’autres étaient moins sympas.

Par la suite ils nous ont dit qu’ils allaient nous suspendre, même en arrêt maladie. J’irai donc à la suspension la tête haute, parce que ce n’est pas moi qui ai tort. Moi, je veux juste que l’on respecte mes droits. J’irai, mais je ne pleurerai pas, parce qu’ils ne me mettront pas à genoux !

Les mois ont passé, j’étais toujours en arrêt quand j’ai reçu une convocation pour faire le point avec le médecin. C’est le jour où j’ai vu le médecin pour mon arrêt que je suis sortie de mon isolement. Il a été très humain. Il ne m’a pas du tout posé la question. Est-ce qu’il savait que j’avais un pass ? Je ne sais pas, mais entre la réception de la convocation et le jour du rendez-vous j’avais eu le covid. Lors de cet entretien il m’a demandé si je me sentais prête à reprendre, prête à rester infirmière. Lui, pour sa part, il ne pensait pas que j’étais prête. Je me suis mise à pleurer, je ne savais pas. Je pensais que le covid me redonnerait la possibilité de retourner bosser. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas que la vaccination qui m’empêchait de reprendre. Je réalisais que nous étions mal traités et pas uniquement depuis le covid. C’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

J’ai décidé d’écrire à la direction pour demander une rupture conventionnelle. Bien sûr, l’obtenir ne s’est pas fait sans mal, le CHU faisant pression sur moi pour que je démissionne où que je demande une disponibilité. Pour moi, qui avais repris du poil de la bête, c’était soit la suspension, soit la rupture conventionnelle. Ils ne me remettraient pas à genoux une deuxième fois. Après une longue attente, j’ai fini par obtenir cette rupture conventionnelle, qui me permet d’avoir des droits au chômage et des droits à la formation. Libérée du CHU, nous avons mis notre bébé en route, nous attendons notre troisième enfant et je peux voir arriver les deux prochaines années plus sereinement. Ayant été sophrologue pendant quatre ans, je me suis installée. J’ai trouvé un cabinet avec des gens non vaccinés. Malgré cela, j’ai du mal à me dire que mon diplôme est inutile et que je ne peux plus m’en servir. Je suis encore très en colère sur la situation et ce qu’elle engendre parce que, même si je touche le chômage, même si j’ai mon auto entreprise, je suis dépendante de mon conjoint. Le côté positif, c’est que je suis fière de montrer à mes enfants qu’il est possible de prendre des décisions et que ce n’est pas parce que quelqu’un nous dit qu’il faut faire quelque chose qu’il faut le faire : il faut réfléchir.

Pour conclure, même si ce n’est pas toujours facile à assumer je pense qu’il y a du positif qui sort de cette situation. Nous avons créé des liens plus profonds avec des collègues, j’ai ce troisième bébé qui arrive. Nous ne lâcherons pas et le plus important c’est que même si c’est dur, s’il fallait le refaire je le referai. Je n’ai jamais douté de ma décision.