Sandrine
Infirmière libérale et Sapeur-Pompier (Lot et Garonne)
« Le soin ça fait partie de vous, c'est vous en fait, et du jour au lendemain on vous dit que vous n’êtes plus ce que vous êtes. Mais je suis qui alors ? »
Sandrine vient d’avoir 40 ans. Elle a une fille de 9 ans et vit en couple, mais elle assure seule ses charges financières. Elle travaillait en collaboration avec une collègue qui était titulaire de son cabinet, pour les tournées en campagne. Elle faisait aussi des remplacements pour deux autres infirmières et était Pompier bénévole. Elle a dû cesser toute activité le 15 septembre 2021.
J’avais un projet de famille d’accueil dans lequel je m’étais beaucoup investie et j’ai dû y renoncer. Je voulais retaper la ferme ici et depuis le décès de ma mère en 2018 jusqu’en septembre 2021 je travaillais tous les jours. TOUS les jours ! Je n’ai pas eu un seul jour de repos ! En libéral, je faisais ma tournée avec ma collègue et après je faisais aussi des remplacements. C’est comme ça que j’avais pu mettre un peu d’argent de côté pour réaliser ce projet, mais depuis que je ne peux plus exercer j’ai dû vivre là-dessus et j’ai définitivement tiré un trait sur mon projet.
J’ai été élevée dans le soin, parce que ma mère était malade depuis que j’étais toute petite et je l’ai accompagnée à la maison jusqu’à la fin. Ça fait partie de vous, c’est vous en fait, vous ne concevez pas d’être différente, ce n’est même pas envisageable. Je ne sais pas comment l’expliquer, je suis comme ça. Et du jour au lendemain on vous dit que vous n’avez plus le droit d’être comme ça, que vous n’êtes plus ce que vous êtes. Mais je suis qui alors ? Vous ne comprenez plus rien…
Et aujourd’hui, malgré la levée de l’obligation vaccinale au 15 mai 2023, je n’ai pas pu reprendre mon travail d’infirmière, ce n’est pas possible. Aller soigner en n’étant pas bien moi-même, je n’en suis pas capable psychologiquement. Je ne peux pas prendre soin des autres avec toutes ces émotions et ce profond sentiment de rejet que j’éprouve.
Avant, je donnais. Enfin, ce n’est pas que je donnais, ce n’est pas une question de donner, parce que je ne m’en rendais pas compte. J’aidais sans me rendre compte que j’aidais, c’était comme ça. J’étais assez cartésienne, j’ai toujours cru qu’on voulait le bien, ça ne me posait même pas de questions, c’était comme ça. Et du coup aujourd’hui, avec tout ce qu’il s’est passé, toutes ces émotions, je ne sais pas comment pouvoir retravailler.
Le 15 septembre 2021 je suis partie comme ça, je n’avais plus le droit de travailler. Les patients, en campagne, c’est particulier. Vous amenez les croissants le dimanche, vous allez les voir la nuit quand il y a des accompagnements à faire. Ce n’est pas du tout la même clientèle qu’en ville. Il y a plus de relations, ils vous appellent, ils font des petits cadeaux aux enfants. On rentre vraiment chez les gens, on est dans leur famille, quoi. Et là, du jour au lendemain vous n’avez plus personne, le téléphone ne sonnait plus !
La coupure a été violente. Je me rappelle même une famille, un couple de papi et mamie portugais avec qui j’avais une relation particulière, alors que je n’ai pas trop de contact avec ma propre famille. Je suis d’origine portugaise et on avait un petit rapprochement, même si je sais qu’il ne faut pas trop le faire. Ça m’a fait beaucoup de mal parce qu’ils m’ont reproché de ne pas me faire vacciner pour prendre soin d’eux. Je ne m’injectais pas un produit dans le corps, du coup je ne pouvais plus prendre soin d’eux. Ça voulait dire quoi ? Que quoi qu’il arrive je devais venir les soigner, en rampant ? Prendre de la mort aux rats même du moment que je continuais à les soigner, du moment que tout va bien pour eux ? Ça fait mal et je me rappelle leurs paroles parce que j’avais de l’affect envers eux. J’en avais pour tous mes patients, mais là il y avait une relation particulière et du coup je me rappelle ces moments-là.
Mes patients globalement n’ont pas compris mon refus. C’est ma collègue Laurine qui continue et du coup ils ont fait un transfert. J’étais un peu le pilier, ils m’appelaient, et à partir du moment où je leur ai dit que je ne pourrai plus continuer parce que je ne voulais pas m’injecter, on m’a effacée. Ça s’est passé comme ça. Je suis partie et puis c’était fini. Après, c’est la réaction de chacun, il n’y a pas de souci…
J’ai encore une patiente, d’ailleurs ce matin elle était là, elle est venue à la ferme. C’est la seule qui a compris et qui est restée. Elle venait de temps en temps avec Monsieur Marcel, mais il est décédé il n’y a pas longtemps.
Pendant le confinement on continuait d’assurer les soins. On faisait les courses pour les personnes âgées isolées, on conservait la nourriture au garage, ou au frigo, on leur portait les repas pendant nos pauses. On faisait avec les moyens du bord, c’était un peu le bazar. On est à la campagne ici, on n’avait pas de blouses, c’était à nous de nous débrouiller avec ce qu’on pouvait trouver. J’ai même eu des patients qui nous fabriquaient des masques en tissu.
Au début j’étais en phase d’observation. C’était quelque chose de nouveau, on ne savait pas trop où on allait. On en a vu un peu de toutes les couleurs, on a eu tous les sons de cloche, et on entendait beaucoup de choses à la télé, qui n’étaient pas cohérentes avec ce que je voyais sur le terrain. Du coup, ça m’a mise en alerte.
On nous disait « Ça tombe comme des mouches », mais moi ce n’est pas du tout ce que je constatais. J’étais sur trois tournées en campagne, une tournée en collaboration avec ma collègue du cabinet et deux tournées pour deux autres infirmières qui m’appelaient régulièrement pour des remplacements. Donc je travaillais tous les jours, et sur la centaine de personnes dont je m’occupais je n’avais pas du tout les mêmes retours que ce que je voyais à la télé. Pourtant les personnes âgées sont à priori plus fragiles à la campagne, du fait de l’isolement.
Je me posais beaucoup de questions. Il y a eu, par exemple, le cas d’une dame âgée qui allait à l’hôpital pour une fin de vie et quelques jours après on nous disait qu’elle était morte du Covid. En fait elle était en soins palliatifs parce qu’elle avait un cancer métastasé, en fin de vie quoi ! Et du coup ça m’interpellait.
Et au niveau des pompiers c’était pareil, beaucoup de choses que je n’ai pas comprises. Une personne avait un AVP (Accident de la Voie Publique), elle s’était fracturé la jambe. On faisait un interrogatoire, un recueil de données en fait et il y avait la case : « Êtes-vous vacciné ou pas vacciné ? » Quand on présentait la personne en arrivant à l’hôpital, si elle était vaccinée elle rentrait pour AVP. Si elle n’était pas vaccinée elle était enregistrée pour suspicion de Covid alors qu’elle venait pour une fracture de la jambe ! Il y avait trop d’incohérences.
En libéral on est plus isolé dans le sens où on a moins d’interactions avec des collègues, mais dès le mois de juin les médias évoquaient la possibilité d’obligation vaccinale pour les soignants. Alors par sympathie, pour que ma collègue puisse anticiper, je lui avais annoncé que moi quoi qu’il arrive je ne le ferai pas. Et pendant l’été elle a appelé l’ARS pour savoir ce qu’elle devait faire si jamais je continuais à travailler !
Le 12 juillet j’ai regardé le speech du président, alors que je ne le regarde pas habituellement. Mais là je savais qu’il se passait quelque chose. Et la sentence est tombée, on était obligé de s’injecter ce produit expérimental. Beaucoup de confusion dans ma tête, mais quels sentiments étaient les plus forts ? Je ne sais pas parce que je m’y attendais, donc je ne peux pas dire que j’ai été abattue. Je m’y attendais parce que dans la voiture j’écoutais beaucoup d’émissions, du coup je voyais que ça montait dans les médias et j’avais un peu compris comment ça fonctionnait pour préparer la population. Du coup je n’ai pas eu d’étonnement, mais beaucoup de colère et d’incompréhension aussi. Comment peut-on imposer quelque chose d’expérimental ? C’est mon corps, c’est mon choix ! Après, difficile à dire ce que j’ai ressenti ce jour-là, je ne sais pas trop, je suis passée par tant de phases, j’ai eu tellement d’émotions différentes. Mais j’étais campée sur mes positions, ça c’est sûr et certain, je n’avais pas de doute sur le fait de le faire ou ne pas le faire.
En fait, on aborde tous la question de cette injection de façon différente, parce qu’on a un passé, on a une histoire, on a nos propres perceptions, enfin il y a tout un contexte. Moi ma mère était malade à cause de l’injection contre l’hépatite B qu’elle avait dû faire pour rentrer à l’école d’aide-soignante. Faire une polyarthrite rhumatoïde et une myasthénie post injection à 24 ans, ça interpelle. Il n’y avait pas de cas dans la famille, c’est inexplicable. Son médecin traitant lui avait dit que c’était peut-être le vaccin et du coup j’avais ça en tête. Alors la question de l’injection Covid ne s’est pas posée pour moi, par rapport à l’histoire familiale déjà.
Ensuite, le manque de recul de données, c’est quelque chose de totalement inédit, ça n’a jamais été fait, on nous a pris pour des rats de laboratoire, tout simplement. C’est mon corps, c’est mon choix. Et en plus nous traiter d’antivax alors qu’on est les personnels les plus vaccinés de la population, c’est particulier quand même. Et puis toute la violence, tout ce tapage, cette propagande médiatique, et tout ce qu’il s’est passé en plus à ce moment-là.
Et puis un souvenir m’est revenu en mémoire qui a aussi pesé dans la balance. J’avais 17 ans lorsque je suis entrée à l’école d’infirmière. Je suis partie à 19 ans aux urgences du CHU de Montpellier pour poursuivre ma formation, j’y ai passé 10 ans, puis je suis arrivée dans le Lot et Garonne pour accompagner ma mère dont la santé se dégradait et j’ai trouvé une place en maison de retraite dans le petit village à côté. Je travaillais avec 5 ou 6 médecins traitants et un jour, en 2009, l’un d’eux me dit : « Allez viens Sandrine, on va faire une vaccination H1N1 dans la ville d’à côté ». J’y suis allée un après-midi et j’ai été très choquée de l’organisation de cette vaccination, du manque d’humanité. Les gens étaient à la queue leu leu en attendant leur tour. Je suis rentrée le soir et je me suis dit « Plus jamais ça ». Et là, 2021 arrive ! Flash-back…
Une autre anecdote encore, de mon activité libérale cette fois. C’était pendant la période Covid, à l’été 2021. Je vais chercher des médicaments à la pharmacie, et là le patron de la pharmacie se met à crier haut et fort : « Il me reste une dose. Qui veut une dose ? ». Il n’arrêtait pas de le répéter, comme pour vendre une promotion, on se serait cru à la poissonnerie, vraiment. A l’école, ça date d’il y a 20 ans, on nous parlait d’humanité, de bienveillance. La relation d’aide c’est quand même des choses qu’on apprend aux élèves, c’est quelque chose sur lequel ils sont évalués quand ils font leur mise en situation professionnelle, ça fait partie du bagage professionnel. Mais comment en est-on arrivé là ?
Et comment expliquer cette incitation financière ? Avant d’être interdite d’exercer, j’ai reçu plusieurs mails de la CPAM pour aller participer aux vaccinations sur Agen. Il y avait les tarifs, pour 4 heures la journée était payée 500 euros ! À la campagne, quand vous allez faire une prise de sang, vous faites 15 bornes au fin fond d’un chemin boueux et c’est payé 3,48 euros. Avec mon matériel, mes gants, mon produit, pour 3,48 euros j’y vais pour rien en fait, ce n’est certainement pas pour gagner de l’argent, je paye ma boîte de gants… Et là on me proposait 500 euros pour une journée de 4 heures, juste pour aller injecter ! Je ne comprends pas ! Et la pauvre mamie perdue au fin fond de la campagne, qui va s’occuper d’elle pendant que j’irais vacciner parce que ça paye plus ?
En tant que pompier je n’ai pas été suspendue parce que ma maman est décédée en 2018, et en 2019 je n’arrivais plus à assumer ma vie avec ma fille, les tournées d’infirmière, les pompiers… C’était très compliqué, psychologiquement et tout ça, du coup j’ai pris une disponibilité, donc je n’ai été suspendue. Je côtoie toujours un collègue pompier mais par rapport au Covid, par rapport à la vaccination, il n’y a pas eu d’incidence. Après ils le savent que je ne l’ai pas fait, que j’ai perdu mon travail et tout ça…
J’ai pu bénéficier du RSA grâce à une petite exploitation agricole (6 chiens et 10 brebis), mais c’est ma seule ressource, je ne vis que du RSA. Avec l’APL ça couvre tout juste mon crédit maison, et rien d’autre. Après, on se nourrit de ce qu’on produit et on habille notre fille avec des trucs de la Croix Rouge. On se débrouille comme on peut. On vit de façon alternative. Voilà.
J’ai fait l’école à la maison à Zoé jusqu’à l’année dernière et en septembre elle est rentrée au CE2. On a fait le CP et le CE1 ici à cause du masque, parce qu’elle devait rentrer au CP quand le masque est devenu obligatoire. Alors fin juin on s’était mis en école à la maison, à cette époque-là c’était juste une déclaration. Maintenant il faut demander une autorisation et il n’y a que trois cas pour l’obtenir, ça devient compliqué. Au final j’ai eu l’impression que je lui apportais plus de mal que de bien au niveau de l’éducation, parce que c’est très difficile, parce que je ne suis pas pédagogue, parce que psychologiquement j’ai encore beaucoup de choses à gérer, les émotions, le stress, tout ça c’est beaucoup. Du coup, on a trouvé une école alternative.
J’ai entrepris des études pour être naturopathe, une formation de 2 ans à distance avec des partiels et tout ça. Je le fais plus pour nous pour le moment et ensuite on verra, ça me fait du bien de toutes façons. Il y a l’alimentation, la psychologie et les exercices physiques. C’est la base de la naturopathie et du coup tout le module psycho ça me fait du bien. Je ne suis plus dans la colère, j’essaie de me reconstruire différemment.
J’étais tombée très, très bas, et j’y suis encore… Quand j’en reparle j’ai toutes les émotions qui remontent, même trois ans après. Je pense qu’on est marqué à vie en fait. Mais au quotidien, je n’ai plus de colère, je me sens plus calme. Je me dis : « OK, le monde est comme ça, je ne peux pas sauver tout le monde, je ne peux pas réveiller tout le monde. » Et ce qui nous est arrivé m’a permis de comprendre beaucoup de choses, de mettre un frein, de me poser et de prendre soin de moi, de me rencontrer. Parce que j’étais très cartésienne, dans mon éducation tout le côté psycho était occulté : « Tu baisses la tête, tu fonces. Le travail c’est la vie, c’est comme ça. Ne te pose pas de questions, avance et pédale ! »
Mais qu’est-ce qu’on fait ? Pourquoi on le fait ? Est-ce qu’on veut, est-ce qu’on doit le faire comme ça ? Ce n’est pas parce qu’on a appris comme ça qu’on doit le faire de cette façon. Et je me découvre…
Témoignage recueilli en juin 2024
