Marie-Paule

Infirmière (Nièvre)

« Soigner les autres, c’est ma vie, je pense que je suis née pour ça. Je ne veux pas qu’on m’empêche de le faire. »

Marie-Paule a 50 ans, elle est mère de deux enfants et vit seule. Elle exerce depuis 17 ans au sein de l’hôpital public, d’abord comme aide-soignante, puis comme infirmière au service des urgences. Elle est suspendue depuis le 17 septembre 2021.

C’est presque par hasard que je suis devenue infirmière, mais rien n’arrive jamais par hasard. Quand j’étais gamine je voulais être sage-femme, puis j’ai pris une autre orientation. Adulte, j’ai fait des choses très variées, j’ai travaillé dans la photo notamment, et un jour, alors que je vendais des journaux dans la rue quelqu’un m’a dit « Mais Mademoiselle, vous valez mieux que ça ! ». J’ai poussé la porte de l’ANPE et j’ai cherché dans les classeurs ce que je pouvais faire. Le métier d’infirmière était une option, mais 3 ans d’études ça me semblait long et, dans mon idée, une infirmière ça faisait mal aux gens. Alors j’ai choisi aide-soignante, parce que ça c’est faire du bien aux gens et j’aime l’idée de les « poupougner ». Et puis un an d’études c’était plus envisageable. J’ai exercé ce métier pendant 5 ans, mais lorsque j’ai dû m’occuper de ma grand-mère en fin de vie, je me suis sentie limitée, je ne pouvais pas faire pour elle que ce que j’aurais fait si j’avais été infirmière.

J’ai fait un bilan de compétences et j’ai compris que mon truc c’était d’être infirmière. M’occuper des autres c’est ce que j’aime faire et j’ai repris les études à 35 ans. Au début, j’ai travaillé en réanimation. Puis, très vite, j’ai atterri au service des urgences et ça m’a plu. J’étais faite pour ça.

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AU CŒUR DE LA CRISE

On a vu arriver le Covid comme on avait vu arriver la grippe H1N1. A l’époque, ils nous avaient fait tout un pataquès et il ne s’était rien passé. Avec le Covid on nous avait préparé pour Ebola et comme tout le monde j’ai eu un peu peur, mais on n’a rien vu venir non plus. Les conditions de travail étaient absurdes et assez vite j’ai réalisé qu’on se moquait de nous. Ça a commencé avec les tests nasopharingés, que l’on faisait déjà tous les ans pour la grippe. Là, on devait faire le test du covid en plus de celui de la grippe. Au bout de cinq jours on nous a dit : « Ne faites plus le test de la grippe, ce n’est plus la peine ». Il n’y avait soi-disant plus de grippe.

Puis il y a eu les masques. On nous a toujours appris à en changer à chaque patient. Là, on en avait deux par poste de 12 h, parfois un seul pour toute la nuit ou toute la journée. Tous les infirmiers voulaient en mettre, mais les médecins disaient que c’était ridicule, que le masque ne servait à rien dans ce genre de maladie. Et puis trois mois plus tard c’est devenu obligatoire, on nous a imposé de le porter tout le temps ! On nous a demandé de nous habiller en « cosmonaute » parce qu’il fallait se protéger, sauf qu’on n’avait pas le matériel. Alors on nous a distribué des rouleaux de sacs poubelle et on nous a expliqué comment les découper, faire un trou, faire des manches, etc. Bref, c’était n’importe quoi. C’est là que j’ai commencé à me rebeller. Je me disais que si la maladie était si dangereuse que ça, le matériel on l’aurait eu.

Avant le Covid, on s’entendait tous très bien aux Urgences. On était une équipe hyper soudée. C’est un service où l’on vit des choses très difficiles et on avait l’habitude de s’aider les uns les autres, sans compter sur l’institution. La hiérarchie nous reprochait même d’être trop fusionnels avec les médecins, parce qu’ils nous aidaient à défendre nos conditions de travail. On a été plusieurs à vouloir lutter, à essayer d’ouvrir les yeux des autres, mais sur une cinquantaine aux Urgences, on était moins de quinze à dire « ça suffit, arrêtez votre cirque ». Dès qu’il a été question du vaccin, les tensions entre collègues se sont accrues. La plupart des soignants de mon équipe ont d’abord refusé ce « vaccin », mais le pass sanitaire les a presque tous fait basculer. Au bout d’un moment on ne pouvait même plus aborder le sujet. Certains étaient convaincus qu’il fallait se faire vacciner, beaucoup le faisaient parce qu’ils avaient peur de perdre leur boulot et d’autres ne se posaient pas de questions, ils se cachaient derrière des affirmations sans fondement : « Si tu ne te protèges pas, si tu tombes malade, tu vas me contaminer ». Puis l’ambiance est devenue exécrable. Ils ont cherché à nous diviser, comme ils l’avaient déjà fait bien avant le Covid.

Mais surtout, ils ont trouvé l’opportunité qu’ils attendaient depuis longtemps. Il faut savoir que depuis que je suis infirmière, tous les ans les soignants sont les plus mauvais élèves pour le vaccin contre la grippe. On nous répétait sans cesse qu’il allait être obligatoire, mais on ne pouvait pas nous y obliger. L’épidémie H1N1, par exemple, a été l’année où il a eu le moins de soignants vaccinés, parce qu’on savait que sans fragilité particulière il n’y avait aucune raison de le faire. Avec le Covid c’était la même chose, la plupart des soignants avaient compris, c’était : « Non, on ne fait pas le vaccin contre la grippe, on ne fera pas celui-là ». Pourtant, ils ont finalement réussi à l’imposer.

Mais ceux qui ont le plus souffert de la situation, ce sont les patients. Beaucoup étaient isolés, ils n’avaient plus de traitement, ils paniquaient, certains, atteints de maladies psychiatriques, ont décompensé, on a vu beaucoup de choses impressionnantes. Aux urgences, il y avait parfois 10, 15, 20 patients âgés sur un brancard dans le couloir, parce que les lits disponibles étaient réservés aux patients Covid. Mais dans mon hôpital, les services Covid n’ont jamais été pleins ! L’hôpital a même fait venir des patients Covid d’une autre ville pour remplir les lits et justifier qu’ils étaient réservés pour le Covid. On a eu des jeunes de vingt ans qui n’avaient pas besoin d’être hospitalisés dans le service Covid et pendant ce temps-là, on gardait des gens de 80-90 ans sur des brancards toute la nuit. On se disait ce n’est possible, ce n’est pas pour ça qu’on est infirmière !

La chose la plus horrible que j’ai vue, c’est un monsieur en maison de retraite, qui a fait un arrêt cardiaque. On est arrivé avec le médecin de la SMUR (Structure Mobile d’Urgence et de Réanimation), il a demandé l’âge du patient (77 ans je crois) et il a décidé de ne pas le réanimer. C’était la « directive anticipée » du gouvernement. Quel que soit l’état de santé, il ne fallait pas réanimer un patient de plus de 75 ans parce qu’il allait occuper un lit de réanimation réservé aux cas Covid. Alors qu’il y avait de la place ! Je me suis dit : « On laisse mourir nos personnes âgées ». J’ai vu aussi une dame, qu’on a testée pour entrer au service des urgences et qui est décédée avant qu’on ait les résultats du test. On ne connaissait pas la cause du décès, mais le médecin a marqué Covid. Le pire, c’est que beaucoup ont été étiquetés Covid, parce que ça faisait gonfler les chiffres.

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LA PUNITION

J’ai été suspendue en 48h, sans même un message. C’est une collègue qui m’a prévenue, le 17 : « Tu n’es plus sur le planning, surtout ne reviens pas, ils vont te mettre dehors ». J’avais attendu le dernier moment, je ne pensais pas qu’ils iraient jusque-là. J’ai eu un entretien préalable et j’ai reçu un courrier 3 jours après. C’est là que j’ai réalisé que j’étais suspendue, sans salaire ni droit au chômage, pour une durée indéterminée. Normalement, une suspension sans salaire est une sanction consécutive à un passage devant un conseil de discipline, qui ne doit pas durer plus de 4 mois. Vivre ça, c’est d’une violence incroyable. Je me suis retrouvée en état de choc, du jour au lendemain j’ai presque tout perdu, tout s’est écroulé autour de moi. J’ai été obligée de déménager, car je ne pouvais plus payer le loyer. Je faisais de la musique et j’ai dû arrêter de donner des cours à l’école de musique, puis quand ils ont exigé le pass sanitaire pour les concerts, le groupe s’est disloqué. J’ai dû repenser ma vie, professionnelle, personnelle, géographique et économique. Heureusement, ma famille et mes amis m’ont soutenue, mais la plaie est toujours béante.

J’aurais pu me mettre en arrêt maladie avant ma suspension, comme l’ont fait certains de mes collègues, mais c’était entrer dans le jeu. J’ai fait une demande de rupture conventionnelle, qui m’a été refusée au motif qu’ils me devraient une indemnité et le chômage. Ils attendent que je démissionne. Mais ce n’est pas les indemnités que je revendique, je ne sais même pas ce que ça représente. Je voudrais simplement obtenir justice, que l’on admette que c’est l’administration qui ne veut plus travailler avec moi, qu’en m’obligeant à me faire vacciner, sachant ce que je sais, on ne m’a pas laissé le choix. Je ne supporte pas l’injustice et c’est ce que je subis aujourd’hui. Pendant 12 ans j’ai été un bon élément, je veux qu’on reconnaisse ma valeur en tant qu’infirmière, que l’on termine ce contrat dans les règles et surtout avec respect.

La plupart des gens ne savent pas ce que nous vivons, on ne leur a pas dit non plus, les médias n’en parlent pas. Mais du jour au lendemain on n’est plus rien, on n’est même plus un citoyen, on n’a plus aucun droit, même pas celui d’aller travailler, on n’a plus de ressources, on ne peut plus s’acheter à manger. C’est ça qu’on a vécu !

Beaucoup de gens n’ont pas compris, ils restent avec leurs œillères, mais c’est de la peur en fait, je ne leur en veux pas. Le parallèle est sans doute un peu fort, mais après la deuxième guerre mondiale, on a questionné des gens qui habitaient à côté des gares et qui voyaient passer les trains avec des Juifs dedans, avec des enfants, et on leur a demandé : « Mais vous n’avez rien vu, vous ne vous êtes pas rendu compte qu’il se passait un truc bizarre ? » Et les gens disaient que non, mais en fait, ce qu’il se passait était tellement énorme que leur cerveau n’a pas pu l’analyser. Ce n’était pas possible qu’un être humain puisse faire ça à d’autres êtres humains, donc non, il ne se passait rien, ils détournaient le regard (ce que je vois est tellement horrible que je ne veux pas voir, ça me met en danger moi-même, ma sécurité psychique, c’est au-delà de mes facultés de compréhension). Et là les gens pensent « Ce n’est pas vrai, on ne peut pas faire ça à des soignants qu’on a applaudis un an plus tôt, ce n’est pas possible, ce sont des êtres humains ».

J’ai vu des gens âgés pleurer en disant : « Mais elle va où la France, là ? Quand un président peut dire ça de son peuple, où elle va, la France ? Ce n’est plus la France ». Ce sont nos aînés, ils ne veulent même plus aller voter, ils en pleurent et ils n’y croient pas : « On s’est battu pour nos droits et nos libertés et ils jettent au feu les soignants ! »

Mais je suis très en colère contre ceux qui ferment les yeux volontairement, qui me disent : « Non, non, tout ce que tu dis n’est pas vrai, c’est toi, c’est de ta faute, ne viens pas te plaindre ». Avec ces gens-là j’ai vraiment du mal. Ils ne voient que leurs petits intérêts, ils ont tiré profit de la situation, ils n’ont fait preuve d’aucune solidarité envers nous, ils ont accepté de remplacer les suspendus sans scrupules pour se faire payer des heures supplémentaires. Ils sont contents, ils ont pu sortir, voyager, ou faire construire la piscine… ça c’est vraiment un choix ! C’est le leur, mais qu’ils ne viennent pas juger les autres !

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POURQUOI ? ET DEMAIN ?

Dès le début je savais que je refuserais l’injection, pour plusieurs raisons :

D’abord parce que d’après mon expérience, le Covid c’est le même schéma que la grippe, ça peut être dangereux et laisser des séquelles si on a des comorbidités, mais la plupart des gens guérissent très bien. Depuis 12 ans que je travaillais aux urgences, tous les ans en hiver il y avait la grippe, avec des gens qui finissaient en réanimation, même des jeunes. Pour la grippe aussi, comme pour beaucoup d’autres maladies, le principal facteur de complications c’est l’obésité. Et la grippe aussi peut laisser des séquelles pendant des mois, ou être fatale. Et, comme le virus de la grippe, le Coronavirus mute, donc un vaccin ne peut pas être efficace sur le long terme. Quel est le bénéfice, quand on est jeune, en bonne santé, ou qu’on a déjà des anticorps ?

D’autre part, cette obligation vaccinale est illégale. Selon le code de la santé publique, pour qu’un vaccin soit rendu obligatoire dans une profession il faut qu’il y ait un bénéfice réel spécifique à cette profession. Par exemple, en entrant à l’école d’infirmière on doit être vacciné contre l’hépatite B parce que ce virus se transmet par le sang et les sécrétions. Donc, en tant qu’infirmière on a bien un risque plus élevé d’y être exposée qu’une personne lambda. Mais le Covid est un virus respiratoire, nous sommes donc tous égaux face à ce risque. Le sur-risque pour les soignants n’est absolument pas démontré.

Ma troisième raison pour avoir refusé le vaccin est que… ça n’est pas un vaccin ! C’est une injection expérimentale ! Un vaccin ça ne se fait pas tous les 3 mois. Et j’ai vu les effets secondaires ! Dès le début de la campagne de « vaccination », on a vu des gens sans antécédents particuliers, entre 40 et 50 ans, arriver aux urgences avec des problèmes de caillots sanguins, des phlébites, des embolies pulmonaires, etc. J’ai même vu un infarctus massif chez un jeune homme de 35 ans, sans antécédent. Au bout d’un moment, le médecin nous a dit « à l’accueil, vous leur demandez s’ils ont été vaccinés et par quoi ». On s’est rendu compte aussi que, souvent, les personnes vaccinées développaient le Covid par la suite. Plus tard, c’était les patients eux-mêmes qui nous disaient « J’ai été vacciné, ça doit être à cause du vaccin ».

Aujourd’hui, j’ai du mal à me projeter, je me laisse porter, je prends ce qui passe. J’ai fini par accepter une mise en disponibilité et j’ai entamé une formation dans un métier différent mais enthousiasmant, ça m’apporte une stabilité financière.

Les soins me manquent, mais j’ai l’espoir de pouvoir soigner de nouveau grâce au collectif Reinfocovid, que j’ai rejoint dans mon département. Ensemble on apprend à faire avec, à faire sans, et on apprendra à faire autrement, à créer un système de soins qui redeviendra plus humain, autrement que dans une logique purement économique. C’est possible, mais pas avec ce gouvernement. Je ne retournerai pas travailler pour eux, ça c’est sûr. J’ai voulu être dans le service public parce qu’on soignait tout le monde, mais ça se dégrade depuis 15 ans, depuis la tarification à l’acte. Ceux qui dirigent le pays veulent privatiser l’hôpital public, le déshumaniser. Il faut construire une société parallèle.

Soigner les autres c’est ma vie, je pense que je suis née pour ça, je me voyais finir ma vie là-dedans. Je ne veux pas qu’on m’empêche de le faire.