Marie

Puéricultrice (Pas de Calais)

« Jusqu’au dernier moment je n’y ai pas cru. Mon métier, je l’aime, dans ma tête ce n’était pas fini. »

Marie a 31 ans, elle est en couple et n’a pas d’enfants. Elle travaille depuis 8 ans dans un centre hospitalier, en pédiatrie, en maternité et en néonatalogie. Elle est suspendue depuis le 4 octobre 2021.

J’aime beaucoup ce que je fais, pour moi c’est quasiment une vocation, je l’ai choisie dès la classe de 2nde. Ma maman voulait exercer ce métier, elle n’a pas eu la chance de le faire, donc j’ai l’impression de le faire aussi pour elle.

Au début de l’annonce du COVID je n’y croyais pas trop, parce que c’était loin, ça venait de Chine, ce n’était pas encore ici, et puis au fur et à mesure que ça s’approchait, le fait que le président parle à la télévision, j’ai vraiment eu l’impression que c’était la guerre.

Au premier confinement j’aurais bien voulu rester tranquillement chez moi pour protéger mes proches, ne pas être au contact d’un potentiel virus, parce que j’appréhendais quand même. Mon mari a des soucis de santé, je n’avais pas envie de ramener ce virus à la maison, surtout qu’au travail, on n’a pas forcément eu les protections. On avait des masques qui dataient de 2005, ils étaient comptabilisés, deux sur notre poste. On n’avait plus de blouses, on nous en a donné en tissu, donc ce n’était pas des blouses à usage unique. J’entendais que d’autres services avaient des sacs poubelle à la place de blouses, ou n’avaient pas de masques du tout !

A l’hôpital, la première vague a été hyper calme parce que les gens avaient peur de venir, ils pensaient que l’hôpital était réservé exclusivement aux malades du COVID. Moi aussi j’avais peur d’aller au travail, mais finalement sur place ça se passait bien. Il y avait des quotas pour aller dans les salles, pas plus de quatre, ouvrir la fenêtre… Moi je n’ai pas vécu ce qu’on a diffusé sur les chaines de télévision, les images où l’on voyait les soignants courir d’un malade à l’autre. Très peu d’enfants ont été hospitalisés et la plupart du temps ils allaient plutôt bien.

Durant ce confinement, j’avais l’impression d’aller travailler tous les jours un dimanche. Il n’y avait personne sur la route. Nos collègues étaient les seules personnes qu’on voyait en dehors de notre foyer, parce qu’à cause des attestations de déplacement, je ne voyais plus mes parents, ni mon grand-père.

Dans le service, on se soutenait les uns les autres, on s’entendait bien. Le COVID était quasiment le seul sujet de conversation. Le midi à la pause, on essayait d’être ensemble, mais pour manger, nous devions nous séparer.

Les annonces du 12 juillet, je m’en souviens, j’étais en vacances, je me suis dit « Ce n’est pas possible, ils ne vont pas imposer un pass vaccinal à des soignants, ils ont trop besoin de nous ». Pour moi, c’était impensable qu’on nous demande de rester chez nous, il y avait un tel manque de personnel, surtout en période de vacances, les filles qui sont en arrêt maladie, celles en arrêt maternité… Et puis la vie continue à côté du COVID, les gens continuent à être malades !

On en a parlé entre collègues, certaines évidemment étaient pro vaccin, elles ont même couru après, mais au départ il y en avait beaucoup qui ne voulaient pas se faire vacciner. Et puis au fur et à mesure que la date butoir arrivait les gens ont cédé et on n’en parlait plus, elles avaient pris leur décision, j’avais pris la mienne, je ne les ai pas forcées à ne pas se faire vacciner ni à résister, comme elles ne m’ont pas forcée à me faire vacciner pour rester. Je me suis alors rapprochée de filles dont je n’étais pas forcément proche et qui étaient aussi contre la vaccination. Chacune, on a vraiment exprimé le fond de notre pensée et quelles étaient nos motivations. J’ai deux collègues qui ont résisté jusqu’à la dernière minute et finalement, pour des raisons financières, parce qu’elles ont des enfants, parce qu’elles n’osent pas se priver pour d’autres projets, elles se sont fait vacciner, à contre-cœur. Ça ne les a pas empêchées d’avoir le COVID, dont une qui l’a eu trois fois.

Au final, sur 40, je suis restée la seule à refuser la vaccination, la seule ! Du jour au lendemain je me suis vraiment retrouvée toute seule et ça, ça a été compliqué.

J’ai entendu dire que nous sommes environ 15000 non vaccinés au total, mais ça ne regroupe que les personnes en milieu hospitalier, alors qu’il y a aussi les libéraux. Du coup ça voudrait dire qu’il y a beaucoup plus de monde. Je suis incapable de donner le chiffre, parce que j’ai l’impression que c’est tabou dans l’hôpital, il ne faut pas en parler. L’assistance sociale du personnel m’a dit « Même si je le savais je ne vous le dirais pas ».

Jusqu’au dernier moment je n’y ai pas cru, jusqu’au 15 septembre je me disais « Ce n’est pas possible, ils vont nous rattraper ». Alors, le 14 septembre j’ai décidé de me mettre en arrêt maladie, j’ai pensé que cela allait retarder ma suspension. Quand j’ai quitté le service, ce 14 septembre, une collègue est venue me voir comme si je quittais le service pour toujours. Elle est venue me dire : « Au revoir, bonne continuation, j’espère que ça va bien se passer, j’espère qu’un jour on se reverra » et franchement ça m’a touchée. Et les jours suivants, j’ai reçu aussi d’autres messages : « Bonne continuation Marie, j’espère que tu reviendras ! » En même temps, ça m’a fait mal au cœur de me dire « Mais en fait les gens pensent que je pars ». C’était comme un adieu, alors que non, mes affaires restaient dans mon casier, pour moi c’était vraiment passager. Moi, dans ma tête, mon travail n’était pas fini.

Dans les textes, c’était écrit que la Direction devait nous recevoir pour discuter avec nous de notre refus du vaccin et essayer de trouver une solution. Il était question de garder les personnes non vaccinées et de les mettre dans un autre service, genre aux archives, sans contacts avec les patients, mais finalement ça n’a pas été fait. Quand j’ai dit pourquoi je ne voulais pas me faire vacciner, j’ai dû divulguer un secret médical concernant mon parcours en PMA. La direction était un peu embêtée et en a référé au DRH. J’ai été convoquée par un médecin agréé par la fonction publique et là ça a été la descente, clairement. Il m’a très mal parlé, il m’a dit : « Si votre bébé doit tenir tant mieux, sinon vous recommencerez ». Moi je ne m’injecte pas des hormones juste pour me faire plaisir ! Donc cette parole-là, je l’ai très très mal vécue. Il a regardé mon dossier vite fait, il ne m’a pas examinée, il tapait sur la table : « Mais ce n’est pas normal que les soignants ne soient pas vaccinés ! »

Pour lui, mon arrêt de travail n’était pas justifié et j’ai été suspendue. Ça a été très rapide, convocation à la Direction le 20 septembre, convocation chez le médecin le 28 septembre, suspension le 4 octobre.

Les syndicats, je ne vais pas dire que je les hais, mais presque. Etant adhérente CGT, je pensais avoir leur soutien, mais en réalité ils m’ont juste fait la morale. Lors d’une manifestation, en juin 2022, ils ont distribué un tract : « Réintégration des soignants ! ». Je leur ai mis un mot sur facebook : « Ça y est la CGT, vous vous réveillez là, c’était bien l’hibernation ? » et ils ont répondu « On a toujours soutenu les soignants non vaccinés », mais non, clairement NON ! D’autant plus que le représentant de la CGT, dans mon centre hospitalier, est le conjoint de la faisant-fonction cadre de mon service. Donc il connaissait ma situation et il était également au courant pour mon parcours médical en PMA. J’ai trouvé cela inadmissible, cette divulgation du secret professionnel.

Une fois suspendue, je me suis vraiment retrouvée isolée, je ne savais pas qui contacter. J’ai eu deux mois où vraiment j’étais déprimée, déprimée… Je ne voyais pas pourquoi me lever le matin, je ne voyais pas l’intérêt, alors que d’habitude je suis du genre à rebondir vite. Cette descente a duré deux mois et ça ne me ressemble pas, ce n’est pas moi cette longue période morose, comme ça. J’avais dit à mon conjoint « Je vais sauter d’un pont, personne ne le saura ». Oui, cette idée m’a traversé l’esprit. Cette période-là, franchement ça a été dur.

Je n’aurais jamais imaginé que ça allait durer aussi longtemps. Je me suis dit « Ça va durer un mois, deux mois, ils vont nous récupérer, ils auront besoin de personnel », mais rien, malgré la période hivernale compliquée et les collègues en galère. Seize d’entre elles ont eu le COVID entre décembre et janvier ! Ce n’est pas pour autant que j’ai été rappelée.

Et un jour je suis tombée par hasard sur Le Courrier des Stratèges, avec une interview de l’avocate Maud Marian. C’est comme ça que j’ai commencé à prendre contact avec des gens comme moi, et là je me suis dit « En fait je ne suis pas seule ».

On apprend d’autres choses à plusieurs. J’ai demandé le RSA, je me suis réinscrite à Pôle Emploi… J’avais une machine à coudre, au premier confinement j’avais cousu beaucoup de masques, plus de trois cents, alors j’ai fait des créations d’été, style paréo, sacs de plage. J’ai aussi créé un doudou qui n’existait pas, pour une naissance, j’ai fait en fonction de ce qu’on me demandait. Finalement, j’ai créé ma marque de couture, Little Mary Créations. Je vends ce que je fabrique, mais ça ne m’apporte pas le salaire de l’hôpital. Il faut chercher des petites combines, à droite, à gauche, faire de petites économies…

Je ne suis plus au fond du trou et si c’était à refaire, franchement je le referais. On peut me virer demain, je n’ai plus peur maintenant, parce que je sais que je peux avoir du soutien et que l’on peut trouver du travail ailleurs, sans forcément être diplômée. Je me sens plutôt fière d’avoir résisté. Si je m’étais faite vacciner, je n’aurais pas vécu tout ça. Je n’aurais pas vécu toute cette résistance, ni connu toutes ces personnes, cette force, cette rage, cette bataille. C’est pour ça aussi que je voulais témoigner, pour qu’il y ait une trace, qu’on sache ce qu’on a subi et qu’on est encore vivant. On est là et on en n’est pas mort quoi ! Et aujourd’hui, j’ai l’impression que je me porte même mieux que certaines personnes qui sont vaccinées.

Je ne me suis jamais dit « Si je me faisais vacciner, ça arrangerait tout ». Je n’avais pas envie de m’injecter un produit élaboré en trois mois, sur lequel on n’a pas de recul. Je me souviens, mon père m’avait raconté que pour le vaccin de l’Hépatite B des personnes avaient eu des soucis, des scléroses en plaques, etc. Mais ça, on ne le sait pas tout de suite, on ne le sait pas trois jours après la vaccination, les effets indésirables ça arrive parfois cinq ou dix ans plus tard !

Avec le recul, je trouve que je n’étais pas à plaindre, je suis en couple, mon conjoint travaille, je n’ai pas d’enfants, il y a un salaire pour deux. Si j’avais eu des enfants et que j’avais été toute seule, peut-être je me serais faite vacciner. Il y a eu des situations beaucoup plus compliquées que la mienne.

Si je devais être réintégrée un jour, j’aurais envie de changer de lieu de travail, parce que j’ai été dégoûtée… Mais mon métier, je l’aime. J’ai encore envie de travailler en tant que puéricultrice, j’ai encore des choses à apprendre, je ne suis pas lassée de mon travail.