Ils ont été effacés, mettons-les en lumière

Françoise

Comédienne (Finistère)

« Le gouvernement, tous ceux qui nous dirigent, s’en foutent des gens âgés. Ce qu’il s’est passé dans les Ephad, ce n’est pas de la bienveillance, c’est du cinéma ! »

Françoise a 62 ans, elle est mariée, elle a 2 enfants. Elle est comédienne et animait des ateliers théâtre en Ephad depuis 10 ans. Elle a dû cesser son activité en juillet 2021.

J’ai exercé plusieurs métiers. J’ai été comédienne pendant 20 ans, puis j’ai tenu un laboratoire photo où on développait en argentique. J’ai exposé beaucoup de photographes dans ma boutique. Je me situais entre le professionnel et l’amateur et j’ai adoré faire ça.

En 2010, je m’étais un peu éloignée du métier de comédienne et je recherchais une activité dans laquelle je pouvais être heureuse et utiliser mon expérience. C’est une voisine de palier, qui travaillait aux Petits Frères des Pauvres, qui un jour m’a dit « tu devrais travailler pour les personnes âgées, on a besoin de gens comme toi, enthousiastes et créatifs. » Nous manquons de personnes, non pas pour faire des spectacles, mais pour accompagner les résidents, sans toutefois être présentes de façon permanente.

J’ai commencé dans une maison de retraite avec un mini spectacle et j’ai vite compris qu’il fallait davantage d’interactions avec les résidents. On m’a alors proposé de faire des ateliers. L’animatrice, la psychologue, le médecin, les aides-soignantes me regardaient évoluer avec les résidents et petit à petit cela s’est structuré. Je suis intervenue dans plusieurs établissements. Je devais m’adapter en fonction du pôle où j’intervenais. Il y a le CANTOU (Centre d’Activités Naturelles Tirées d’Occupations Utiles) qui accueille les personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer ou d’autres formes de démence. Il y a le PASA (Pôle d’Activités et de Soins Adaptés). Et il y a la maison de retraite « normale ». Toutes ces personnes ont des capacités psychiques et physiques très différentes. J’allais un peu dans l’inconnu, mais je voyais bien ce qui plaisait, ce qui ne plaisait pas. J’ai vite compris qu’on peut vraiment faire des choses avec tout le monde. Plus j’intervenais et plus on me faisait confiance.

J’ai été malade en janvier 2020 ; était-ce le Covid ? Je n’en sais rien. J’ai consulté un médecin qui m’a dit : « Je ne peux rien pour vous, restez au lit, il faut que ça passe ». Et c’est passé. Je suis retournée travailler, mais pas bien longtemps puisque le confinement est arrivé un moi et demi après. J’ai dû arrêter de travailler. Puis, on m’a rappelée « Françoise, est-ce que tu veux intervenir ? » J’étais d’accord, bien sûr, mais avec les masques, les gants… Les familles avaient l’habitude d’assister et de participer aux ateliers, c’était vraiment des moments de partage et j’avais noué beaucoup de liens avec les enfants des résidents. A mon retour, j’ai trouvé des résidents hagards et des familles malheureuses. Dans mon travail, je fais sentir les odeurs, je touche les gens, c’est hyper important, je fais travailler les cinq sens. Le contact est numéro un, c’était très compliqué mais je l’ai fait, je me suis adaptée, j’ai travaillé davantage le visuel, l’ouïe.

Je suis autant intervenue dans les établissements privés que dans les établissements associatifs, comme les maisons Saint Vincent de Paul. Je n’ai pas vu de différence, j’y ai trouvé la même politique. Pour moi tout repose sur la direction, sur le discours qu’elle va avoir avec chacun. Il y a des gens formidables partout. J’ai beaucoup travaillé avec les animatrices, je trouve que ce sont des personnes extraordinaires. Avec certaines animatrices et aides-soignantes j’ai noué des liens chaleureux et affectifs. J’ai beaucoup reçu en retour, mais la situation dans les Ephad est tellement catastrophique !

A mon retour, après le confinement j’ai trouvé le personnel encore plus mal traité qu’auparavant. C’est l’énervement permanent, par manque de temps en général. Et moi, le temps j’en avais, je pouvais donner de la qualité. J’allais voir les résidents dans les chambres pour établir un contact et les faire venir à l’atelier. Je ne pouvais pas me contenter de faire mon atelier et pfft, partir ! C’était impossible. Mais je savais aussi que le lendemain je serais ailleurs. J’étais privilégiée, j’arrivais, je connaissais tout le monde dans les maisons, mais tout le côté dur, je ne le portais pas, je ne le vivais pas. J’essayais un peu de faire le boulot que les animatrices auraient aimé faire, parce que chérir les personnes elles veulent toutes le faire, mais elles ne peuvent pas et elles en souffrent.

Mon activité commençait à 15h00, j’arrivais une heure avant et je passais dans les chambres voir les personnes et leur donner envie de venir à l’atelier : « c’est Françoise, on va passer un bon moment ensemble, j’ai à cœur que vous veniez ». Il n’est pas nécessaire d’y passer des heures, il suffit d’être là.

Mais après le confinement, le goût aussi était parti. La solitude intérieure était dix fois plus importante qu’avant. Cela m’a mise en rogne, parce qu’on s’occupe de la santé physique des personnes âgées dans les Ephad, mais ce n’est pas ce dont elles ont le plus besoin. On m’a demandé de faire de l’accompagnement, d’aller voir des gens qui ne sortaient plus de leur chambre. Un jour je frappe à la porte d’une résidente, pas de réponse. On me dit : « Si, si, va la voir, elle ne voit personne, à part les soignants ». J’entre, je m’assois à côté d’elle, elle avait l’air d’un cadavre. Elle s’appelait Elise. Alors je fredonne la lettre à Elise de Beethoven ; je chante faux, mais ce n’est pas important. En moi-même je me disais, « ma pauvre fille, à quoi tu sers ? tu ne lui apportes rien ». Je reste quand même auprès d’elle, je prends sa main, elle était tellement maigre… Je ne me décourage, j’effleure sa main et là j’entends : « encore ».

Je n’ai pas suivi de formation, j’ai tout fait à l’instinct. Ce n’est pas un vaccin qu’il faut à ces personnes, elles ont besoin d’être apaisées, il faut être à leur côté et alors elles peuvent s’en aller. Je ne suis pas soignante mais, je me considère un peu comme une soignante quelque part.

Cela faisait déjà un an que je faisais la navette entre mon travail à Paris et ma maison en Bretagne, et j’ai donc eu la chance de vivre les confinements ici. Finalement, 2020 je l’ai plutôt bien vécu. Si ce n’est ce laissez-passer que l’on devait présenter à la moindre sortie. Le 17 mars, au tout début du confinement, je suis allée me promener sur le sentier des douaniers, tout près de chez moi. Arrivée à la Pointe St Mathieu, il y avait une voiture de police. Je n’avais pas ce fameux papier « Attestation dérogatoire de déplacement » et je ne comprends pas ce qui m’est arrivé, j’ai été prise de panique, je me suis sentie coupable alors que je n’avais rien fait de mal. J’ai appelé mon mari pour qu’il vienne me chercher et nous sommes rentrés en voiture par des petites routes. J’avais le sentiment d’avoir fait quelque chose de terrible, déjà ce n’était pas normal.

Quand le vaccin est arrivé, pour moi c’était très clair, il était impossible qu’en si peu de temps on ait pu trouver quelque chose contre le Covid. Je suis une instinctive, c’était un ressenti, j’ai du mal à l’expliquer. Mais je n’ai eu aucun mal à prendre la décision.

Quand il a été question de l’obligation vaccinale, j’ai appelé quelques amis dont une amie cancérologue qui m’a dit : « l’ARN, pas de souci, tu peux y aller ». Je l’ai écoutée, car c’est une femme que j’aime beaucoup, je lui fais confiance et ce qu’elle m’a dit m’a beaucoup perturbée. Puis je me suis dit : « c’est son avis, je vais en chercher d’autres ». Moi qui ne regarde pas trop les infos ni internet, je me suis mise à fouiller, à chercher d’autres sources d’information. Je voulais savoir si je n’étais pas un OVNI de ne pas vouloir me faire vacciner. Je suis allée aux manifestations, j’ai regardé les gens, je me suis dit ils ont l’air tout à fait normaux, ce ne sont pas des illuminés ! Je leur ai parlé et là, Ouuuuf, quel soulagement ! Petit à petit, je me suis documentée, je suis allée sur Réinfo-Covid, j’ai suivi les C.S.I. (Conseil Scientifique Indépendant).

Le gouvernement, tous ceux qui nous dirigent, s’en foutent des gens âgés. Ce qu’il s’est passé dans les Ephad, ce n’est pas de la bienveillance, c’est du cinéma ! On leur a distribué des tablettes pour que, soi-disant, ils restent en contact avec leurs proches. Mais à 85 – 90 ans, ils n’ont besoin ni d’une tablette, ni d’un vaccin, ils ont besoin qu’on leur prenne la main, qu’on soit là, qu’on leur sourie.

Je pense que mon refus de la vaccination vient aussi de là.

J’ai participé régulièrement aux manifestations, mais quand je voyais le profil que l’on dressait des gens qui manifestaient, j’hallucinais ! Je ne suis pas une délinquante ! J’ai travaillé toute ma vie, j’ai élevé mes enfants, ils travaillent, ils sont intégrés dans la société. Quand j’ai participé au convoi de la liberté, j’y ai partagé des moments précieux, des moments de joie et de sincérité. Je n’avais jamais manifesté auparavant et si je l’avais fait ça aurait été pour le théâtre, pour les artistes. J’ai été très en colère de voir qu’il y en avait si peu qui prenaient la parole. Finalement, 2021 n’a pas été trop dur, j’étais très engagée et cet engagement était nouveau pour moi. J’ai vraiment beaucoup de chance d’avoir pu faire un choix. Je peux soutenir et aider les autres, ce qui n’est pas le cas de mon amie, qui est infirmière et ne peut plus exercer son métier. Actuellement, elle fait la plonge à IGESA (Institut de Gestion Sociale des Armées).

Après l’annonce du 12 juillet 2021 des animatrices m’ont dit : « Françoise tu ne pourras plus venir travailler sans montrer ton certificat de vaccination ». Je me suis dit : « Je ne suis pas vaccinée, je ne me ferai pas vacciner, et bien, je n’interviendrai plus ». C’était très clair dans ma tête et peu de temps après elles m’ont dit : « C’est terminé ». J’étais vraiment en colère, je suis partie, j’ai quitté Paris, je n’ai dit au revoir à personne.

Ma période artistique c’était il y a une vingtaine d’années, j’ai eu un enseignement classique. Aujourd’hui, dans les productions télé, il n’y a pas de texte. On est bien loin de l’école de Louis Jouvet ou de Jean Vilar. Il y a beaucoup de choses normalement qui partent de l’art, des écrivains. J’ai trouvé que c’était un scandale qu’il n’y ait pas davantage de voix qui s’élèvent parmi les artistes.

Mon artistique aujourd’hui « c’est quoi ? ». J’ai été comédienne, je n’ai plus à faire de carrière, pendant dix ans j’ai été avec les gens. Ce Covid m’a réveillée, je me suis dit « il faut que tu apportes tout ce que tu peux apporter ; où peux-tu être utile ? »

Je ne suis pas loin de la retraite, mais pour moi il n’y a pas de retraite dans l’art. J’ai travaillé dix ans avec des seniors, je me suis dit peut-être que je suis arrivée, moi aussi, au bout de quelque chose ? J’ai toujours eu envie de transmettre, d’apporter, de partager et je me suis dit « c’est l’occasion de t’ancrer, là où tu es maintenant ». J’ai créé une association au mois d’août 2021 et j’ai proposé des ateliers au centre culturel tout près de chez moi et dans lequel il y a très peu de théâtre. Ça s’est mis en place assez rapidement. J’ai également organisé des stages pour les enfants pendant les vacances scolaires. C’est de l’associatif, je ne peux donc pas me payer, mais encore une fois j’ai la chance d’être soutenue financièrement par mon mari.

Dans la famille, certains sont vaccinés, d’autres pas. On a tous respecté le choix de chacun et on arrive à vivre harmonieusement. Mais même si cela se passe bien, on se sent parfois un peu isolé. Il faut qu’on tienne debout et tout seul on ne peut pas.

Quand on voit les changements qui se sont opérés dans la société, les gens étaient très peu nombreux au départ. Il y a une réjouissance à se dire que, dans ce chaos, il émerge des petites choses formidables. J’ai découvert Les Essentiels, j’ai vu le film les Suspendus et finalement, oui, je suis optimiste.