Christelle

Infirmière en dialyse (Gironde)

« Si vous faites ce choix vous ne serez plus rien. »

Christelle, 45 ans, mariée. Elle a trois enfants de 9, 17 et 19 ans. Elle était infirmière dans la fonction publique hospitalière depuis 22 ans (4 ans en réa digestive à la pitié salpêtrière, 16 ans dans le service des grands brûlés à Bordeaux et enfin 2 ans dans le service de dialyse du CHU de Bordeaux).

Quand on a commencé à prendre en charge les patients COVID, j’ai eu très peur. En premier lieu peur pour moi-même, parce que j’ai des antécédents médicaux. Nous n’avions pas de liens avec la médecine du travail et apparemment tous les soignants étaient aptes à travailler. J’ai eu très peur pour ma famille. Quand on rentrait chez nous, nous ne savions pas du tout ce que l’on ramenait à la maison. Je montais direct à la douche, je pleurais sous la douche et après j’allais voir mes enfants…

Dans un premier temps, je me suis demandée quels risques je prenais pour moi-même et pour ma famille, puis après j’ai pris conscience qu’en fait cela ne devait pas être si grave que cela. Quelques années auparavant, j’avais été formée à la prise en charge de patients en cas de risque nucléaire, chimique, bactériologique, à réagir aux pires situations et je savais que l’hôpital était prêt à gérer cela. Dans les faits, je ne voyais rien sur le parking de l’hôpital, pas de tentes militaires, rien qui me fasse penser à une situation de crise. J’en ai conclu que cela se passerait bien. Par conséquent j’ai tenu mon rôle d’infirmière, c’est-à-dire que j’ai soigné, contrairement à d’autres collègues, qui eux refusaient d’entrer dans les box aux prétextes d’avoir une femme enceinte, un parent immunodéprimé, etc. Bref, j‘ai fait mon travail sans me poser de questions. Au fil du temps, je me suis rendue compte que, de la même façon que l’on soigne quelqu’un qui a la tuberculose, la gale, ou même Ebola, nous sommes censés soigner les gens. Je faisais mon travail, tout se passait bien. Je n’ai jamais contracté le Covid et je n’ai jamais contaminé aucun membre de ma famille, ni mes enfants, cela me rassurait.

Au travail, personne ne nous donnait d’informations sur ce virus. Nous nous protégions comme nous l’avions appris. Nous connaissons les méthodes pour éviter les contaminations, nous connaissons les gestes d’hygiène. Nous avons fait ce que l’on devait faire. En revanche, les têtes pensantes, elles, n’étaient pas présentes. Nous devions nous-mêmes réfléchir à comment accueillir les patients. Je me souviens qu’à la fin d’une journée de 12h00, il a fallu que nous réfléchissions à la gestion des patients qui allaient arriver le lendemain. J’ai trouvé cela aberrant, que ce soit à nous de le faire ! Il fallait lire des protocoles sur le groupe WhatsApp la veille pour le lendemain, c’était le chaos ! Dans le service, on avait des masques, mais que trois masques par jour parce que nous travaillions en douze heures. Chaque matin nous allions récupérer nos trois masques. C’était n’importe quoi. Si un patient vous crachait dessus, nous ne pouvions même pas aller nous chercher un masque supplémentaire. Il y avait des vols de masques, enfin je n’ai pas tout mémorisé, mais c’était vraiment le chaos ! Nous avions du matériel, mais j’ai le souvenir qu’une fois, mon cadre m’a fait des reproches parce que j’étais entrée dans un box Covid avec un masque FFP2. Il me soutenait que cela ne servait à rien, sauf que lui ne rentrait jamais dans les box… Après, c’est devenu obligatoire ! Il fallait faire attention aux ruptures de stock, on avait du matériel, mais pas en quantité suffisante. Avec quatre patients par box, dès que l’un d’eux toussait c’était la psychose qui s’installait. Il fallait de suite l’isoler, le tester. Tant qu’il n’y avait pas les résultats, le patient ne pouvait pas repartir. Bref c’était n’importe quoi. Pour moi, on ne faisait pas notre travail sereinement. Nous vivions dans une atmosphère très chaotique.

C’était très fatigant, cela prenait beaucoup d’énergie, d’autant plus que dans le même temps, comme nous n’étions pas vaccinés, nous n’avions même plus d’occasions de nous détendre en dehors du travail. Il nous était interdit de nous réunir entre amis, d’aller dans les restaurants, les cinémas… Nous faisions notre travail, puis nous rentrions à la maison et c’est tout. Il y avait même des mots dans les salles de re-pos qui nous demandaient, en notre qualité de soignants, d’adopter une attitude responsable en nous invitant fortement à ne pas nous voir à l’extérieur du service. Une fois, je suis venue rendre visite à ma collègue. Nous sommes allées prendre un verre et je me souviens l’avoir très mal vécu. Pour moi, je n’avais pas le droit d’être là. C’était comme l’apartheid, j’avais l’impression que c’était écrit sur moi que je n’étais pas vaccinée.

En même temps, il fallait gérer notre vie personnelle. Nos enfants n’allaient plus à l’école. Ils restaient seuls à la maison pendant 14h. En rentrant il fallait leur faire l’école, ce n’était vraiment pas simple.

Puis arrive le 12 juillet. Le président informe les français que tous les soignants doivent se faire vacciner pour pouvoir poursuivre leur travail.

Pour moi, c’était la fin de mes vacances, je devais reprendre mon travail le lendemain et tout d’un coup, c’est comme si je n’étais pas partie. Le 13 juillet, quand je prends mon service, la cadre nous demande si tout va bien ou si nous avons quelque chose à dire. Je demande à la voir pour lui dire que ça ne va pas. Elle me répond que je peux me rendre de suite et sans rendez-vous au centre de vaccination qui se trouve au bout de l’hôpital. Je ne réfléchis pas et j’y vais. Je suis en blouse blanche et quand j’arrive devant la secrétaire, celle-ci me rabroue. Elle me demande pour qui je me prends, me dit que la blouse blanche n’est pas un laissez-passer, qu’il faut prendre rendez-vous comme tout le monde pour venir se faire vacciner. Je l’ai remerciée, je lui ai dit que c’était parfait, qu’elle ne me reverrait pas et que je ne me vaccinerai pas. Dès que je lui ai dit cela, elle qui venait de me rabrouer me dit : « Vous savez que moi non plus je ne suis pas vaccinée et vous avez vu où je travaille ? » Elle m’a regardée, elle était désespérée. Des fois, dans la vie, il y a des choses qui se font et nous ne savons pas pourquoi. Je me souviens que je n’étais pas dans mon état normal, j’étais en état de choc.

Je veux préciser que je ne suis pas du tout antivaccin, loin de là. J’ai même fait des vaccins qui n’étaient pas obligatoires, parce que j’ai voyagé. J’ai donc fait des vaccins que certaines personnes n’ont jamais fait. Je ne suis pas antivaccin et cela m’énerve profondément quand on me dit cela. La raison principale de mon refus c’est que j’ai de gros doutes par rapport à ce produit qui est expérimental et que par ailleurs j’ai des antécédents médicaux. Je pense que j’ai raison de me questionner. Je n’ai jamais eu de réponses très claires. La seule réponse qu’un spécialiste m’ait faite m’a fait beaucoup rire. Dans le même temps où il m’affirmait que je n’avais aucun risque avec ce vaccin, il me demandait de participer à une étude qui permettait d’observer les effets du vaccin chez les personnes qui avaient les mêmes antécédents médicaux que moi. Je ne comprenais pas, d’un côté il m’incitait à la vaccination et de l’autre il voulait étudier les effets du vaccin. J’ai refusé à cause de cela et aussi parce qu’en tant qu’infirmière on m’a toujours appris à m’informer sur la composition des produits que j’injectais aux patients, à connaître les effets secondaires, les contre-indications. Les premières fois où j’ai voulu me renseigner j’ai cherché dans le Vidal. Je n’ai rien trouvé. Les produits utilisés pour la vaccination des patients arrivaient sans notice d’utilisation. C’était la première fois que je voyais cela. Quand on parle de protocole expérimental, je veux bien, mais dans tous les protocoles que nous avons appliqués à nos patients (et dans ma carrière j’ai participé à de nombreux protocoles), il y avait toujours un document par lequel le patient s’engageait et il savait très bien qu’il pouvait recevoir soit un placébo, soit le produit expérimental. Même mon médecin traitant m’a dit : « Il n’y a pas de contre-indications, qu’est-ce que vous voulez que je vous marque ? » C’est complètement fou, un médecin qui vous dit qu’il n’y a pas de contre-indications ! Donc là, mes doutes étaient trop importants. Nous en étions rendus au point où, par exemple, une copine infirmière, qui a fait des études, qui a quelques notions, me dit : « Toi, si tu as le Covid, comme tu n’es pas vaccinée tu es plus contagieuse que moi qui suis vaccinée et qui porte le virus. » Nous étions vraiment dans un monde parallèle.

Suite à cela, je me suis rapprochée de quelques collègues dans le service. Sur soixante-dix, nous étions une quinzaine à ne pas vouloir nous faire vacciner. La tension montait fortement et même si la situation paraissait aberrante, nous n’avions plus le choix. C’est cela qui nous a tenus. Les autres autour de nous estimaient que c’était notre choix et c’est vrai, c’était notre choix. Ils n’avaient pas à juger ce que nous faisions, nous prenions notre décision, c’était comme ça. Au fil du temps nous sommes passés de 15 personnes réfractaires à 5. Cela veut bien dire qu’il y a des personnes qui se sont faites vacciner contre leur gré. J’ai souvenir d’une phrase assassine du cadre. C’était l’été. A cette période il ne se passe plus rien, les gens sont en vacances, les directions ne sont pas accessibles. Je harcelais mon cadre pour avoir un rendez-vous mais à chaque fois il était trop occupé. A son retour de vacances j’ai pu l’approcher. Je lui ai demandé qu’il me dise comment on pouvait s’en sortir, qu’il m’indique quels pouvaient être les recours, quels étaient les risques et quelles solutions nous pouvions envisager. Il m’a répondu : « Des solutions il n’y en a pas, si vous faites ce choix, vous ne serez plus rien ». Il avait bien résumé. Je lui en veux énormément parce que, en plus d’être cadre, il fait partie du syndicat. Je ne comprends vraiment pas. Nous n’avions aucun soutien. Les médecins ne sont jamais venus nous voir, ils auraient pu essayer de com-prendre pourquoi nous ne voulions pas nous faire vacciner. La médecine du travail ne nous a pas reçu individuellement, personne n’a cherché à comprendre, parce que l’on n’avait pas à avoir d’opinion, ou un avis différent du leur. Ils ne comprenaient même pas pourquoi nous réfléchissions à cela.

A l’indifférence au travail s’ajoutait aussi l’indifférence en dehors de l’hôpital. Petit à petit, autour de moi, tout le monde s’est fait vacciner pour pouvoir avoir une vie sociale, des loisirs, des voyages, etc. Personne ne voulait rester enfermé chez soi. Chacun fait ce qu’il veut, ce n’est pas mon problème. Dans ma famille, par chance, mon mari est d’un grand soutien, mais mon fils, qui était majeur, a fait le choix de se faire vacciner pour aller dans les bars avec ses copains. Il connaissait très bien mon avis et malgré cela… Il ne réfléchissait pas, il ne voulait pas entendre ce que je disais, il a fait son choix. Dans le reste de ma famille cela a été très compliqué. Mes parents ne comprennent pas que je ne suive pas la loi. Ils me disaient : « Christelle c’est la loi, tu vois bien, tous les pays européens font pareil, il faut la suivre, qu’est-ce que tu crois ? » Je n’ai jamais été quelqu’un de rebelle, j’ai toujours suivi, même en tant qu’infirmière j’ai été docile pendant des années, mais là, je crois que c’est plus que le vaccin, c’est un ensemble de choses.

Le 15 septembre je suis toujours en poste. Le 16, alors que je m’apprête à partir pour faire une nuit, ma cadre m’appelle. Elle me demande si j’ai changé d’avis et quelle décision j’ai prise. Je lui ai répondu que je ne changerai pas d’avis, mais que là j’étais sur le point de partir travailler et qu’il fallait qu’elle me dise ce que je devais faire. Elle m’a répondu que je devais aller travailler.

Du 16 jusqu’au 27 septembre je suis toujours en poste. La direction sait que je ne suis pas vaccinée, pour moi c’est horrible. Je ne dors plus, j’ai un nœud dans le ventre tout le temps, je suis hors la loi, j’ai l’impression qu’à tout moment on va venir m’expulser. Les patients ne parlent que de ça : « Vous vous rendez compte, les soignants qui ne veulent pas se faire vacciner ! » J’ai peur des vigiles à l’entrée de l’hôpital, je passe par les sous-sols.

Mes différentes tentatives de prises de rendez-vous avec la direction ayant échoué, le 27 septembre, en terminant ma journée de travail, je me mets à l’ordinateur et je leur écris un mail. Je leur dis que ce n’est plus possible, que nous sommes le 27, que je suis hors la loi et leur demande qu’est-ce qu’ils attendent ? Je n’en pouvais plus, j’ai précipité ma suspension. Elle a eu lieu fin septembre. J’ai bataillé parce qu’ils ne voulaient pas m’accorder mes quelques jours de congés, qui m’étaient dus et qu’ils ont fini par m’octroyer.

J’ai fait une première demande de rupture conventionnelle en avril, qui m’a été refusée au prétexte qu’étant donné mon ancienneté (22 ans de services) la rupture leur coûterait trop cher, la prime de départ s’élèverait à 22 000 €. La direction m’a fait comprendre que ce serait beaucoup trop, d’autant plus que cela m’ouvrirait des droits au chômage ! La semaine dernière je viens de refaire une nouvelle demande, je n’ai pas trop d’espoir, mais je refuse de démissionner, je reste suspendue. De même qu’aucun employeur ne veut embaucher quelqu’un qui est suspendue, je n’ai même pas accès à la formation. Mes droits à la formation sont gelés.

J‘aimerais juste que l’on reconnaisse le préjudice que nous subissons, tout simplement. Pour ce qui est de réintégrer les soignants, personnellement je ne me sens plus capable de mettre un pied à l’hôpital. Je m’en rends compte, notamment quand je vais à un entretien avec la direction, qui n’est pourtant pas au sein de l’hôpital, je suis très mal. Je ne me sens plus capable de repartir dans le service. J’ai vidé mon vestiaire depuis bien longtemps. Revenir comme si de rien n’était, ce n’est pas possible.

Financièrement, j’ai la chance d’avoir mon mari qui peut assurer le quotidien, mais je suis dépendante de lui. J’aimerais pouvoir tourner la page de l’hôpital pour pouvoir mener à bien un projet professionnel.