Ils ont été effacés, mettons-les en lumière

Cécile

Secrétaire médicale (Pyrénées-Atlantiques)

« J’ai entamé une reconversion professionnelle, ce que je n’aurais jamais faite sans la suspension. »

Cécile a 50 ans, elle est célibataire, sans enfants. Elle a été suspendue le 10 septembre 2021, après 20 années de service.

01/09/2021. Les PCR sont de rigueur, sinon DEHORS !

Mercredi 08/09/2021. Me voilà convoquée à la direction pour vérification de mes PCR. Première convocation en 20 ans de carrière : « Montrez-moi votre dernier PCR. OK, c’est bon, vous pouvez travailler jusqu’à vendredi » qu’elle me dit. Waouw, quelle claque ! On m’autorise à travailler sous condition. Je n’ai fait aucune faute, je suis convoquée avec une épée de Damoclès et on me signale que je suis en règle, que je peux retourner à mon poste.

Vendredi 10 septembre 2021, soit 2 jours après. Nouvelle convocation pour vérification du même test PCR. « Votre PCR ? Mais il n’est pas bon ! Soit vous faites un PCR sur le champ, soit c’est la suspension ! » Et le fameux document m’attend déjà sur le bureau, déjà imprimé et prêt à l’emploi. Elle le pointe du doigt. J’ai le choix aujourd’hui, je peux choisir. J’ai le choix entre bouffer du pain ce soir et crever la dalle. Je reviens à mon bureau et je m’effondre. Non pas parce que je suis suspendue, mais parce qu’après ces 20 années voilà comment je suis remerciée. Je ne suis RIEN, un PION, un PION à écraser. D’ailleurs je suis le pion 274638, c’est marqué sur mon bulletin de salaire. Ce vendredi 10 septembre 2021, me voilà suspendue en milieu de matinée, 5 jours avant la date fatidique.

Retour à la raison.
La suspension, un mot dont je me serais bien passée dans mon vocabulaire. Or, il me hante depuis de longs mois. Et pourtant, je n’ai fait que 4 mois de suspension. Mon mental à plat, je suis revenue en début d’année 2022.

Je n’ai jamais réussi à attraper le Covid. En ayant fait X manifestations, après avoir embrassé tout le monde dans les rues, échec le plus total. Il a fallu que je lui donne rendez-vous et que j’aille le trouver, sans quoi, j’étais bonne pour la deuxième dose.

La réintégration, le jeudi 6 janvier 2022

Mon retour se fait dans la plus grande indifférence, comme si j’étais partie hier. Ma première interlocutrice, le matin à 8 heures 30, est une collègue secrétaire médicale avec qui, par ailleurs, j’ai toujours eu de bonnes relations. Ses premiers mots, sans même un bonjour : « Aaah ! Cécile, de retour après ces quelques jours de repos ? ».

Le deuxième interlocuteur, mon nouveau chef de service, pas de bonjour non plus : « Aah Cécile, c’est fini les grandes vacances ? »

06/03/2023, j’ai 50 ans, toutes mes dents et quelques cheveux blancs. J’aurais dû, dans une autre vie, faire une boucle à VTT au Portugal.

Finalement, je me retrouve dans un bus scolaire (les hors-la-loi que nous sommes toujours n’ont pas les moyens de se payer un beau bus bien confortable) avec mes potes complotistes. Direction Lyon pour manifester pour la réintégration des soignants, qui traîne lamentablement. J’y retrouve quelques têtes bien connues. Mais en tant que pestiférés que nous sommes toujours, nous n’avons pas le droit de déambuler dans les rues. Nous sommes bloqués sur la place Bellecour à Lyon.

Pendant ce temps, les vrais manifestants, eux, ceux qui manifestent pour leur retraite tant attendue défilent dans les rues. Un jour, peut-être auront-ils besoin d’un médecin, d’une infirmière, d’une secrétaire pour taper leur courrier, d’une ASH pour nettoyer leur chambre, d’un jardinier pour nettoyer les jardins de l’hôpital, ou encore d’un informaticien pour réparer le logiciel informatique et récupérer ses données.

Pour l’instant, ces personnes sont toujours à la rue, jetées en pâture. J’en ai les yeux rougis de voir tous ces gens, toujours debout et guerriers dans l’âme. Certains ont tout perdu, jusqu’à se retrouver à la rue. Moi aujourd’hui, j’ai mon salaire à la fin du mois. Je ne pouvais pas ne pas y aller, je devais y aller et être avec eux.

Dans le négatif il y a toujours du positif à retirer, paraît-il. C’est vrai. C’est ce qu’il m’est arrivé. Aujourd’hui, je suis à 70 % à l’hôpital et j’ai entamé une reconversion professionnelle, chose que je n’aurais jamais faite sans la suspension.

Mais bien plus encore, j’ai trouvé l’amour. Non pas l’amour avec un grand A, mais l’amour, les câlins, les embrassades, les hugs, le soutien, la solidarité, les mots qui font du bien, les regards bienveillants, les silences qui en disent long, tout ce que l’on ne m’a jamais inculqué dans la vie. Mes parents étaient distants, comme beaucoup. On se parlait peu, tout était tabou. Aujourd’hui je découvre l’amour.

Aujourd’hui, je prends dans mes bras tous mes amis suspendus. Je les serre bien fort. Je me blottis contre eux. Et je me sens tellement bien. Je leur rends tout ce qu’ils m’ont donné : leur affection, leur soutien et leur amour.

Et j’ai fini par trouver l’amour d’un suspendu, cette fois-ci avec un grand A, avec qui je DEVAIS faire un bout de chemin, où qu’il me mène.

Merci, Angélique. Merci petit guerrier. Merci cœur d’artichaut. Merci BB. Merci mon Didou d’Amour. Merci infiniment du fond du cœur à tous ceux qui ont cru en nous.

Témoignage recueilli en juin 2023