Anne-Lise

Éducatrice spécialisée (Haute-Garonne)

« La prochaine dictature ne va pas être imposée par le haut, c’est nous-mêmes qui allons la demander. »

Anne-Lise a 49 ans, elle est mère de deux enfants, de 14 ans et 21 ans. Elle vit seule avec sa fille cadette. Educatrice spécialisée dans le domaine des addictions depuis 26 ans, elle exerce depuis 23 ans dans la même association. Elle est en arrêt maladie depuis le 30 août 2021.

Jusqu’à juillet 2021, j’ai regardé tout ça avec beaucoup d’humour, de distance et de légèreté. C’était une armure pour moi, pour pouvoir me distancier de la gravité que je percevais dans cette espèce de CORONAFOLIE qui s’est emparée de la planète.

C’est aussi mon tempérament, ces mesures absurdes successives prêtaient à rire. Que ce soit le confinement, les masques, etc… Quelle ineptie cette histoire de masques, qui ne servaient à rien, puis qu’il fallait absolument mettre ! Toute cette histoire de déambulation sanitaire, qui montrait les incohérences, l’ignorance gouvernementale. On nous assénait avec certitude de nouvelles mesures, des injonctions contradictoires avec les précédentes. J’adore le théâtre absurde, je trouvais qu’il était tout à fait envisageable de faire quelque chose avec tout ça ! Pour ne pas devenir dingue, je préférais en rire plutôt que de me laisser envahir. Je n’ai jamais eu peur.

Concernant mes conditions de travail, j’exerçais dans la structure à laquelle je suis affiliée et sur un autre lieu d’hébergement d’urgence. Les gens à la rue étaient accueillis en journée. Habituellement l’accueil se fait en soirée jusqu’au matin. Il fallait donc renforcer les équipes pour faire tourner le service 24 heures sur 24. Je me suis portée volontaire pour soutenir cette équipe. Mon employeur a fait ce qu’il y avait à faire concernant la mise à disposition de masques, de gels hydroalcooliques. Mais pas prêt à ce tsunami, nous faisions preuve d’adaptation, pour modifier les services, les organisations. Ça a été une gymnastique, il fallait en avoir un peu sous la pédale. Là où j’ai été gênée, c’est lorsque l’on a demandé aux résidents de choisir leur lieu de confinement (sur place ou ailleurs), pour pouvoir servir d’espace de desserrement à d’autres lieux trop pleins. On sait dans quelles difficultés sont ces personnes. Je trouvais gênant de leur demander de choisir le lieu où ils allaient se faire enfermer.

Le 12 juillet, « Vive la France, Vive la République… ! », j’éteins mon écran, tout devient noir. Il y a quelque chose en moi de puissant, de ravageant quand j’entends Macron, le Président de la République, s’exprimer sur les mesures gouvernementales. L’obligation vaccinale pour les soignants, le Pass sanitaire, c’est une explosion dans ma tête. Ma tête, qui ne raisonne plus. Les questions jaillissent, les réponses restent introuvables, les idées fusent, je me les prends en pleine figure. C’est un attentat dans lequel je me sens prise en otage. J’ai des larmes de désarroi, d’incrédulité, de détresse, d’effroi, de rage et je me retrouve seule. Ces questions vont tourner dans ma tête toute la nuit. Elles ne me laisseront plus tranquille. Dans quel monde est-on en train de sombrer, tout ça pour notre bien, bien-sûr ! Car tout cela est très bien amené, c’est fait pour notre bien à tous. Comment les soignants, que la population applaudissait à 20h le soir au printemps 2020, sont-ils considérés à présent ? Quelles exclusions supplémentaires ces mesures vont-elles encore en générer ? Vont se rajouter des dégâts psychologiques chez les différentes populations que j’accompagne : les jeunes, les malades psychiatriques, les détenus, les précaires, etc. Comment tout ça va impacter ces publics-là ? Comme s’ils n’avaient pas suffisamment de problèmes déjà !

Je me sens comme une proie. Le jour se lève. Je manque de m’étouffer le lendemain matin quand j’entends que des millions de Français ont couru sur Doctolib pendre rendez-vous pour leur première injection. Je n’arrive pas à me le représenter, je reste assise sur ma chaise en train de tourner la chicorée que je n’arrive plus à boire. Je suis restée plus d’une heure comme ça, sidérée. Mes jambes ne me portent plus, elles flageolent, mon cœur s’affole, mon estomac refoule. C’est une sorte de désillusion, et une angoisse massive. Les jours qui suivent, je cherche à rire de tout ça. Je me dis que j’ai un coup de blues, que ça va passer. Et ça ne passe pas. L’armure est devenue défectueuse, l’humour derrière lequel je me cache en permanence pour masquer l’anxiété et les frayeurs ne fonctionne plus. Je ne vais plus pouvoir manger, dormir, et je vais passer mes cinq semaines de vacances ainsi, jusqu’à la rentrée du 23 août 2021.

J’ai fait une grève de la faim de 3 semaines dès le 30 août, parce que c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour dire combien je trouvais la situation grave. C’était mon mégaphone. On en oublie l’être humain dans tout ça. C’est un être social qui construit une existence avec d’autres. Cet acte m’a amenée à être en arrêt maladie, qui se poursuit aujourd’hui encore. Je me suis remise de ça, même si l’émotion est encore grande et ça m’a amenée à lutter différemment, à comprendre qui j’ai en face, et surtout à pouvoir me regarder dans la glace. Je suis en train de devenir « Autre », j’aborde mon existence autrement et me découvre aussi. Je cherche un rythme, une respiration à comprendre. Quel sens vais-je tirer de mon existence… ?

Je ne suis pas anti vaccin, j’ai tous mes vaccins à jour, mes enfants aussi, sauf que cette injection n’est pas un vaccin. Tout va trop vite, je fais preuve de prudence. On veut démontrer à la population que si les soignants acceptent l’obligation vaccinale, c’est que ça doit être très grave. C’est à moi de vérifier si c’est grave ou pas, c’est mon existence, mon choix, et je considère que c’est à moi de choisir si je dois me faire vacciner ou pas. L’hépatite B, obligatoire pour les soignants depuis les années 90, n’a pas du tout fonctionné de cette façon-là. D’abord, il y avait la médecine du travail au milieu et non pas l’employeur en direct. L’employeur n’a pas la bonne place, il est pris également en otage avec des sanctions potentielles extrêmement graves à son encontre. Il risque la prison quand même. Ce n’est pas rien. Je n’ai jamais été en guerre contre mon employeur, je l’ai dit dans tous mes communiqués de presse.

La seule chose que je souhaite c’est que les gens puissent réfléchir à ce « C’est comme ça et c’est pas autrement ». Le fait d’avoir fait une grève de la faim m’a affaiblie, je suis descendue à 45 kg, il a bien fallu que j’arrête. J’élève ma fille seule, il faut que je sois en capacité d’assurer un minimum. J’ai toujours dit, après mon moment de désarroi, que les gens allaient se réveiller. Il fallait que la situation pourrisse encore. Il fallait que le gouvernement se révèle dans ses propres incohérences. Les gens sont allés se faire vacciner, beaucoup par contrainte. Ils pensaient pouvoir être libres et continuer à vivre leur vie comme si de rien n’était. Sauf que, ces arguments-là sont fragiles, des scientifiques, qui auparavant prônaient la vaccination à tout va, sont en train de retourner leur veste.

On nous gouverne par la peur et la menace de la sanction. C’est extrêmement difficile, je ne jette la pierre à personne, les gens se font vacciner pour aller au restaurant, ils pensent qu’ils ne pourront pas vivre en changeant leurs habitudes. Or, vivre différemment est possible, il faut revenir à l’essentiel. Je ne suis pas là pour juger qui que ce soit, je souhaite continuer à ouvrir le dialogue, ne surtout pas être dans la division, parce que ça par contre ils ont réussi à le faire, c’est rentré jusque dans nos familles. La situation a bien pourri.

Le fruit est bien mûr et si on ne veut pas couper l’arbre, il va falloir couper la branche. Je pense que les gens vont se réveiller. Je suis habituellement quelqu’un d’assez optimiste, mais aujourd’hui je suis fragilisée et j’ai une vision assez sombre de nos existences. Je trouve que cette situation a révélé que je ne suis qu’un pion, que je ne compte pas. J’essaie d’interpeller les politiques, les collègues, les gens autour de moi par une grève de la faim, ça ne répond pas. Même si j’ai le sentiment que la population va bouger, j’ai quand même cette idée que le peuple a besoin d’un guide et il va réclamer une ultra sécurité, une ultra autorité. J’apprécie beaucoup le discours sur la servitude volontaire de La Boétie. C’est un texte fabuleux qui vient démontrer à quel point la masse d’individus que nous sommes est complètement servile et demandeuse de règles ultra sécuritaires. La prochaine dictature ne va pas être imposée par le haut, c’est nous-mêmes qui allons la demander. C’est pour moi une grande angoisse. Moi qui suis pétrie d’angoisses, je m’inscris dans une lutte aujourd’hui.

Depuis le 12 juillet, j’ai senti venir la bête et je me dis qu’il ne faut absolument pas la laisser passer. Donc, j’ai rejoint des collectifs de citoyens, de travailleurs sociaux. Des gens dont je ne connais même pas le prénom ont été là pour moi, quand j’étais en grève de la faim et moi je serai là pour eux. C’est un univers bienveillant, empli de solidarité, qui fait un bien fou.

Mes projets pour l’instant, c’est le lien à l’Autre qui me nourrit dans la diversité. Je suis aussi bien avec des gens qui vivent à la rue qu’avec des médecins, des retraités, des artistes. Chacun met sa pierre à l’édifice à des combats dans lesquels je me reconnais. J’ai lu un livre de Fouad Laroui « Ce vain combat que tu livres au monde ». A la page 181 je tombe sur une phrase, dont je trouve ici un parfait ajustement : « A qui ne dispose que d’un marteau, tout problème a l’air d’un clou, il tape ainsi violemment dessus. ». Je possède bien plus qu’un marteau. Je vais tenter de construire plutôt que de détruire.