Adèle

Infirmière (Loire-Atlantique)

« Je suis « Sus Pendue », dans une chute LIBRE… »

Adèle a 44 ans, elle est mère de deux enfants et elle exerce depuis 13 ans. Elle est suspendue depuis le 15 septembre 2021.

Serait-ce un manque de confiance, ou bien juste de l’ignorance ? Trois années d’études, treize années d’expérience, pour si peu de gratitude…

Comment la France prend-elle soin de ses soignants ? Le 14 septembre, 23h59, l’heure a sonné pour moi de rendre mon tablier. Je n’ai pas reçu une dose du vaccin anti covid, je suis devenue une hors la loi. Je suis « Sus Pendue », dans une chute LIBRE…

Riche de treize années d’expérience en tant qu’IDE (Infirmière Diplômée d’Etat) j’ai été privée de mon emploi. Mon travail en hémodialyse permettait aux personnes atteintes d’insuffisance rénale en phase terminale de rester en vie. Sans ce soin, elles décèdent dans les jours ou les semaines qui suivent. Alors, oui, mon métier était essentiel et c’est pourquoi je n’aurais jamais pris le risque de mettre les patients en danger.

Printemps 2020, l’apparition du covid.

Le covid me fait d’autant plus prendre conscience de l’importance du métier que j’exerce, mais je réalise aussi les risques que je prends pour l’accomplir le mieux possible. Période très anxiogène, tellement d’inconnues… Mais aussi moment révélateur de la flamme qui m’anime quand il s’agit de retrousser mes manches pour prendre soin du patient en luttant avec les moyens du bord contre ce virus. Il m’est même arrivé de ressentir une certaine fierté en constatant que notre travail au quotidien avait payé. Enfin, façon de parler, la revalorisation des salaires est un autre sujet…

Disons que nous n’avons pas eu de contamination nosocomiale. Les protocoles d’hygiène arrivent, j’endosse la référence hygiène du service, aucun faux pas n’est toléré, tant pis pour la réflexion sur l’économie et l’écologie, il valait mieux fermer les yeux. Les mois passant, nous avons retrouvé un équilibre qui nous a permis de recharger progressivement les batteries.

Le choc.

Et puis ce vendredi 6 août 2021, à 18 heures, un mail du directeur des Ressources Humaines annonce qu’à compter du lundi 9 août chaque soignant n’ayant pas reçu une dose du vaccin anticovid devra présenter un test négatif toutes les 72 heures.

Après l’effet de surprise, d’incompréhension, de colère, c’est l’accablement qui m’envahit.

Seuls les soignants non vaccinés ont pu ressentir cette discrimination, même si, vaccinés ou non, l’équipe à l’unanimité était contre cette loi d’obligation vaccinale des soignants. Je n’étais donc pas seule.

Déçue, blessée, désabusée, je suis anéantie. La profession qui me faisait vibrer, dans ses bons comme dans ses moins bons moments, qui m’avait intéressée mais aussi fatiguée, inquiétée, ma profession venait de s’effondrer, elle n’avait plus de raison d’être.

Le statut soignant est devenu le statut de soumis.

Je ne suis pas contre le ou les vaccins, je suis pour tout ce qui peut sauver des vies. Je suis aussi pour la tolérance, le respect, la liberté. Je suis pour la vérité la transparence et la cohérence. Nous soignants travaillons dans l’empathie, mais nous soignants sommes soumis.

Soumission ou suspension, est-ce cela avoir le choix ?

Je suis une simple infirmière qui doit obéir. Des soignants obéissants, voilà ce que veut le gouvernement. Inutile de contester une loi. « C’est obligatoire, c’est non négociable », comme me l’explique le directeur des Ressources Humaines ; drôle d’intitulé par ailleurs, pour un poste qui témoigne si peu d’humanité.

J’aime mon métier, j’aime soigner, soulager, panser. Je sais comment travailler, je connais l’importance et je connais les risques de mon métier.

Mais j’aime ma liberté, j’aime évaluer, analyser, penser. Soigner l’autre ne veut pas dire s’oublier, soigner l’autre ne veut plus dire se sacrifier.

Heureusement, un brin de lucidité vient me réconforter. Etonnamment, cette réflexion pleine de bon sens est venue d’un patient. Un quadragénaire dialysé depuis plusieurs années, polypathologique, malheureusement habitué des services hospitaliers. Conscient de la situation, il m’interroge, inquiet « Si vous êtes suspendue, qui vous remplacera ? » Certes personne n’est irremplaçable, mais les soignants se font de plus en plus rares. D’où son sentiment d’insécurité bien compréhensible. Puis il ajoute, en toute simplicité, « Que vous soyez vaccinée ou pas, fumeuse ou n’importe quoi, l’essentiel est que vous fassiez bien votre travail, non ? »

Merci Monsieur pour cette clairvoyance si souvent absente.

Je ne suis pas prête à me faire vacciner, mais cela ne remet pas en cause mes compétences professionnelles. Malheureusement, aujourd’hui, un soignant qui se questionne et réfléchit est perçu comme un soignant gênant et s’il pose trop de questions il sera considéré comme rebelle.

Tout le monde aura un jour ou l’autre besoin d’un soignant, alors prenons-en soin maintenant.